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Cheikh Tidiane Dièye, coordonnateur de programmes à Enda Tiers Monde

1er juin 2014

Cheikh Tidiane Dièye est coordonnateur du programme « Commerce, Intégration et Développement » à Enda Tiers Monde (Syspro2). Ce programme porte sur différents travaux concernant les accords de partenariat économique (APE), l’OMC et les négociations multilatérales, l’intégration et le commerce intra-régional en Afrique de l’Ouest, ainsi que l’émergence de nouveaux acteurs dans le développement des relations commerciales Sud-Sud.

Sociologue de formation, Cheikh Tidiane Dièye est aussi docteur en Etudes du développement. En marge de l’atelier sur l’implication des organisations de la société civile dans la mise en œuvre de l’ECOWAP, organisé fin mars 2011 par la POSCAO (Plateforme des Organisations de la Société Civile d’Afrique de l’Ouest), il se confie à nous.

1. Quelles sont les activités menées par Enda Tiers Monde sur les questions liées au commerce et à l’intégration régionale ?

Enda a beaucoup travaillé sur les questions agricoles et commerciales, en lien avec l’intégration régionale. D’entrée de jeu, le présupposé théorique sur lequel Enda s’est fondée, s’est situé au-delà des questions sectorielles, autour de la question plus fondamentale de l’implication des acteurs de la société civile et des acteurs non gouvernementaux dans les espaces où on élabore les politiques commerciales, les politiques agricoles et les politiques de développement. Lorsque Enda s’est positionnée sur ces questions, son objectif était de mobiliser une masse critique d’acteurs dans la sous-région pour permettre à l’Afrique d’apporter sa voix dans ces espaces, afin d’infléchir les décisions, mais aussi retourner à la base pour informer les populations afin qu’elles s’intéressent aux débats qui se tiennent au niveau international et qui ont une incidence sur leur vie.
Dans cet espace de gouvernance économique, l’intégration régionale nous est apparue comme un enjeu fondamental à partir duquel on pouvait activer différents leviers. Même si notre histoire, en tant qu’institution, s’est plutôt bâtie autour des questions commerciales, c’est en travaillant sur les accords de partenariat économique (APE), que nous avons vu la nécessité de travailler sur l’agriculture et sur la politique agricole commune régionale. Pour nous, une politique agricole ne peut réussir si la politique commerciale n’est pas bonne et vice-versa. C’est pour cette raison que nous avons choisi de nous situer entre les deux et de réfléchir aux moyens d’éviter que l’une des deux politiques, dans sa mise en œuvre, n’entrave le développement des autres aspects. Le concept qu’on utilise dans cette problématique est celui de cohérence des politiques entre l’agriculture et le commerce.

2. Quels sont actuellement les enjeux liés à la mise en œuvre de la politique agricole régionale ?

Ils sont nombreux et diffèrent selon les acteurs, mais deux enjeux principaux permettront néanmoins de mesurer la réussite de la politique agricole commune : la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire. Si les organisations de producteurs ont bataillé longtemps pour la prise en compte des exploitations familiales dans l’ECOWAP, ce n’est pas simplement pour défendre une chapelle, mais cela renvoie à ces deux concepts. Les exploitations familiales sont une réalité importante en Afrique de l’Ouest. Si on les exclut de la politique agricole, on ne pourra jamais atteindre la sécurité et la souveraineté alimentaire. Les exploitations familiales ne doivent pas rester en l’état, c’est sûr, mais elles ont besoin de transformation et d’accompagnement pour devenir économiquement plus viables et produire de la richesse.

La souveraineté alimentaire est importante si on se réfère aux débats qui se tiennent au niveau international. Elle renvoie aux capacités et au droit des pays à produire leur propre alimentation, sous les conditions qui leur paraissent les plus appropriées, sans être contrecarrées dans leurs objectifs par les politiques d’autres pays. C’est une question d’équilibre au niveau international des droits et obligations en matière alimentaire. Le concept de souveraineté alimentaire est bien intégré dans les textes de l’ECOWAP. C’était un enjeu fondamental pour la région, qui a ainsi réussi à affirmer le concept de droit à l’alimentation.

Un autre aspect important touche aux articulations que l’ECOWAP va mettre en place entre ses instruments d’incitation (pour développer la production de l’intérieur) et ceux relatifs à la protection (pour que ces efforts ne soient pas détruits par ce qui se fait à l’extérieur). Par exemple, les subventions américaines ne doivent pas empêcher la région de produire du maïs ou d’autres productions, de les vendre et d’en tirer un prix rémunérateur pour ses producteurs. L’ECOWAP peut réussir ou échouer non pas seulement parce qu’elle est bonne ou mauvaise, mais parce que d’autres politiques qui l’influencent sont bonnes ou mauvaises. L’enjeu fondamental réside dans la manière dont les différentes politiques sectorielles vont réussir à accompagner la mise en œuvre de la politique agricole. Ceci dans le but de lui permettre de se bâtir de l’intérieur tout en se protégeant du reste du monde par des droits de douane, des normes sanitaires et phytosanitaires, etc.

3. Enda Syspro assure le secrétariat de la POSCAO qui est très active sur les aspects de négociations commerciales et a été choisie par la CEDEAO pour être signataire du pacte régional. Quel rôle la POSCAO entend-elle maintenant jouer dans l’ECOWAP ?

La POSCAO s’est impliquée dans l’ECOWAP très récemment car elle avait fait au départ le choix de laisser le ROPPA assurer le rôle de chef de file sur cette question. Les choses ont évolué par la suite, car en travaillant sur les APE nous avons commencé à nous intéresser de manière plus active à l’agriculture. Cela nous a fait entrer dans la politique agricole, sans que cela ne soit un choix délibéré au départ.
A partir de 2009, nous avons senti qu’il était temps de prendre pied directement dans la politique agricole pour deux raisons. D’une part, le ROPPA n’était pas forcément une organisation de la société civile classique dans le cadre de l’ECOWAP. Il est constitué d’organisations professionnelles, qui défendent aussi des intérêts privés, ce qui nous laissait une place distincte en tant que société civile. D’autre part, au même moment, la CEDEAO a entendu parler de notre plateforme et du travail que nous menions en termes de plaidoyer sur les APE. La CEDEAO a alors jugé intéressant de nous associer à l’ECOWAP afin que cette politique soit mieux connue des populations. Nous avons ainsi signé le pacte régional, lors de la conférence d’Abuja en novembre 2009.
Si on en vient maintenant au rôle qu’entend jouer la société civile dans le processus, notre principal objectif est de faire un travail de contribution. L’agriculture ne réussira pas si le commerce échoue. Le commerce et l’agriculture ne réussiront pas si l’industrie échoue. Ces trois politiques ne réussiront pas si la politique sur les services ne marche pas. Cela montre que l’ensemble de ces secteurs sont fortement interdépendants. Nous sommes en train de dire à la CEDEAO et à toutes les parties prenantes (Etats, partenaires au développement) qu’on ne peut pas mettre en œuvre une politique agricole tant que l’Afrique de l’Ouest ne se sera pas dotée préalablement d’une politique commerciale régionale efficace vis-à-vis des mesures intérieures et de la protection qu’elle donne aux filières et aux produits régionaux. C’est le plaidoyer que nous sommes en train de mener.

Notre contribution majeure est de nous assurer de la cohérence de l’ECOWAP avec les politiques sectorielles régionales comme le commerce, l’industrie, les services, l’investissement, etc. Si on dit qu’on veut promouvoir l’investissement local pour que les producteurs aient les ressources nécessaires pour réinvestir dans leurs exploitations et qu’en même temps, l’Afrique de l’Ouest se dote d’une politique d’investissement, élaborée par un autre département, et qui fait la part belle aux investissements directs étrangers, qui viennent accaparer les terres et les acheter au détriment des producteurs locaux, il y a une claire contradiction entre ces deux mesures. L’une cherche à promouvoir l’investissement local domestique, tandis que l’autre cherche à attirer de gros investisseurs étrangers qui viennent acheter de grandes superficies. Nous voulons aussi nous assurer que quand l’Ecowap identifie une filière prioritaire, les acteurs du commerce mettent des droits de douane élevés dans ces filières pour les protéger. De la même manière pour les services, lorsqu’on dit que telle filière est importante à accompagner, il faut un secteur bancaire qui soit capable de l’accompagner, avec des instruments et des produits bancaires adaptés aux exploitations familiales pour leur permettre d’avoir des ressources et d’investir.
Nous opérons aussi une fonction de veille en permanence autour de la politique, car elle constitue pour nous un bien précieux. Nous voulons que notre région aille le plus loin possible dans l’intégration régionale car c’est notre seule chance. On n’a pas d’autre choix. L’Afrique de l’Ouest est constituée de pays fragmentés et il nous faut un marché régional de 300 millions d’habitants pour nous permettre de nous développer et avoir des effets de levier importants. Notre travail de veille consiste à vérifier que les Etats, les institutions régionales et les partenaires techniques et financiers, qui ont pris des engagements pour la mise en œuvre de l’Ecowap, respectent ces engagements.
Nous voulons aussi contribuer à l’information pour que les populations sachent ce qui se fait en leur nom, qu’elles s’impliquent et qu’elles puissent au moment voulu demander des comptes à leurs dirigeants. Nous avons revendiqué, en tant qu’organisations de la société civile, le droit d’être impliquées, aujourd’hui les espaces sont ouverts et il nous appartient d’agir et d’apporter des contributions sérieuses. Nous avons beaucoup renforcé nos capacités en termes d’analyse et de contribution technique, nous refusons de jouer un simple rôle de faire-valoir. Nous avons des contributions et des idées et voulons les voir figurer dans les politiques qui sont mises en œuvre.

4. Quelles sont les relations qui existent entre les organisations de la société civile et les organisations de producteurs dans le cadre de l’ECOWAP ?

Il y a des articulations naturelles entre les organisations de la société civile et les organisations de producteurs, je n’aime pas d’ailleurs trop cette séparation, car nous sommes de la même famille. De tout temps, on a été avec les organisations de producteurs agricoles dans les mêmes campagnes, les mêmes rencontres. Lors d’un Sommet des chefs d’Etats de la CEDEAO, où j’étais avec un représentant du ROPPA, nous avions chacun un mémorandum. Le représentant du ROPPA ne pouvait malheureusement pas rester jusqu’à la fin de la réunion, il m’a laissé le mémorandum du ROPPA et c’est moi-même qui l’ai distribué, en plus du mémorandum de la POSCAO. Lorsque je leur donnais, les gens me demandaient « mais depuis quand tu es du ROPPA ? » Je leur ai répondu « Le ROPPA, ce sont nos frères, nous sommes les mêmes. Nous partageons le même combat et la même démarche. »

Quelque chose de nouveau est en train de s’opérer. Si par le passé, entre une réunion et une autre, nous invitions le ROPPA ou qu’on se rencontrait dans des réunions, nous sommes en train d’évoluer vers un partenariat plus institutionnel. Depuis l’année dernière, nous avons commencé à élaborer un mémorandum commun, cela constitue un point de départ pour un partenariat renforcé.
Nous avons tout intérêt à être ensemble à partir du moment où on parle de cohérence des politiques, car le ROPPA a une expertise avérée sur les questions de politique agricole, et nous en avons une sur les politiques commerciales. Nous nous ouvrons aussi en même temps aux organisations internationales qui sont basées dans la sous-région, aux centres de recherche, aux Think tank et institutions d’analyse, afin de créer une masse critique pour pouvoir peser fortement sur les politiques agricoles. Les dernières réunions que nous avons eues dans la sous-région (celles de la POSCAO, d’Oxfam, du ROPPA, d’IPAR avec la FONGS et le CNCR) montrent qu’on a les mêmes grandes organisations autour de la table et sur les mêmes thématiques. Quelque chose est en train de se créer, il y a une ouverture fondamentale dans la société civile au sens large, incluant les producteurs agricoles et le secteur privé. Il nous appartient maintenant de bâtir de grandes coalitions, de grandes convergences d’idées et de positions sur les thématiques pour pouvoir apporter des contributions qui soient amplifiées et atteindre des objectifs collectifs.

Pour en savoir plus sur [ Enda Syspro-> http://syspro2.enda.sn ]
Voir aussi le compte-rendu de l’atelier sur [les organisations de la société civile dans l’ECOWAP/PDDAA->296]