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Consommation alimentaire, urbanisation et transformations rurales : les populations de Mboro et Mékhé se prennent en charge

18 mai 2015

Pour se libérer du diktat des institutions bancaires et financières, et être capables de consommer ce qu’ils produisent, les agriculteurs de Mboro et de Mékhé se sont organisés pour se prendre eux-mêmes en charge. Une visite de terrain, effectuée mardi dernier 5 mai, dans lesdites localités, situées dans la région de Thiès, a permis d’y découvrir des initiatives agricoles innovantes. C’était à l’occasion de l’atelier sur « La consommation alimentaire, l’urbanisation et les transformations rurales en Afrique de l’Ouest » organisé du 4 au 6 mai à Dakar par l’Initiative Prospective Agricole et Rurale (IPAR).

Situés dans la région de Thiès, Mboro et Mékhé tiennent leur révolution agricole. Un certain nombre d’initiatives innovantes ont fini de mettre sur la sellette ces deux localités qui ont complètement démenti la vision schématique qui systématise l’incapacité de la petite agriculture à produire suffisamment d’aliments pour nourrir les populations. Mboro et Mékhé se nourrissent de ce qu’ils produisent et contribuent également au ravitaillement du marché intérieur et extérieur (sous-région). Avec la croissance du réseau routier qui réduit la distance moyenne reliant les villages aux centres urbains, l’espace rural est intégré à l’économie de marché.

« Ces dynamiques entrainent une mutation de l’agriculture et de l’économie rurale, d’où la nécessité de questionner l’évolution de la relation entre urbain et rural », nous dit l’IPAR dans son document de cadrage. C’est dans cette perspective que, pour assurer une sécurité alimentaire pour les 290 millions d’habitants de l’Afrique de l’Ouest, l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED), le CIRAD et le FIDA proposent une « modernisation » du système alimentaire avec de plus grandes exploitations agricoles dont les produits intègrent les supermarchés urbains. Et, les producteurs de Mékhé et de Mboro regroupés au sein de l’Union des groupements paysans de Mékhé (UGPM) ont bien réussi à révolutionner leur système alimentaire.

RÉPLIQUE À LA CRISE ALIMENTAIRE

Il existe bien un moyen pour barrer la route à la crise alimentaire. Il suffit tout simplement de mettre en œuvre une politique gouvernementale conséquente qui donne à tous la chance d’accéder au soutien de l’Etat dans une mesure, mais aussi d’entreprendre sur initiatives propres. « Je pense qu’il faut qu’on revienne à nos pratiques alimentaires culturelles. A Mékhé, on mangeait ensemble, on faisait des diners communs avant l’éclatement des familles et des maisons. Mais aujourd’hui, avec l’influence de la modernité, les familles et les maisons sont éclatées. Ce qui a porté un revers à nos habitudes alimentaires », a laissé entendre Falilou Diagne, président de l’Union des groupements paysans de Mékhé.

Pour corriger cette anomalie, les habitants de Mékhé se sont organisé et mis en place une Banque de céréales. Partant du constat que l’endettement des producteurs est fortement liée à la période de soudure, l’UGPM, appuyée par Action Carême Suisse, a mis sur pied un important stockage. « Ce sont les épargnes en nature, parce que c’est à partir d’un diagnostic de la question soudure et endettement que nous avons vu que l’une des causes principales est la disparition des greniers agricoles dans lesquels on mettait nos réserves. C’est pour cette raison que l’UGPM a incité ses membres à réserver une partie de leurs récoltes pour prévoir la période de soudure », a révélé Fatou Bintou Diop, Coordonnatrice Banque de céréales et de la lutte contre la soudure.

« L’objectif premier, c’est de vivre pendant toute l’année, l’autre c’est de réduire le prix aux producteurs, et le troisième objectif est de pérenniser l’activité au-delà des soutiens des partenaires. On a mis en place trois stratégies d’achat : le paiement anticipé, l’achat dans le village et l’achat hors du village. Le programme ne s’arrête pas seulement au stockage du mil, mais il renforce la capacité des producteurs pour qu’ils puissent gérer leurs ressources céréalières et financières », poursuit-elle.

MÉKHÉ TIENT SON UNITÉ DE RAFFINAGE D’HUILE

Mékhé n’a rien à envier aux grandes industries de transformation. Elle tient déjà sa propre unité artisanale et locale de transformation d’huile d’arachide. « Avant la transformation, nous suivons la traçabilité de l’arachide à partir des champs. Nous sélectionnons de bonnes graines que nous donnons aux producteurs. Les producteurs diminuent l’aflatoxine à partir des champs où sont triées les mauvaises graines. Après la transformation, ils amènent le produit à l’unité de raffinage », explique Bercy Ndiaye, animatrice de formation de l’unité de raffinage d’huile de Mékhé. L’unité peut produire 120 litres en trois heures. Il est possible de faire plusieurs opérations par jour. Appuyés par l’Institut de Technologie Alimentaire (ITA) l’unité de raffinage d’huile va aussi produire du savon avec le résidu obtenu après la transformation.

LE SOLAIRE POUR TOUS

Un autre pari que l’UGPM a réussi, c’est l’électrification de tous les foyers ruraux de Mékhé. Une politique locale qui a permis d’éclairer les foyers à plusieurs niveaux, mais aussi de produire de la glace alimentaire. Les plateformes qui prennent en charge les congélateurs pour la transformation des jus locaux en crèmes glacées coûtent 3 à 4 millions F Cfa, et celles prenant en compte le maraîchage peuvent coûter 12 millions F Cfa. « Parmi nos services, il y a l’équipement de systèmes photovoltaïques familiaux au niveau des familles qui n’ont pas ce pouvoir économique d’acheter au comptant. Au début, il y avait un partenaire qui avait mis en place un fonds de garantie au niveau de la mutuelle pour permettre à ces familles d’y accéder avec une petite avance et rembourser au fur et à mesure pendant les campagnes agricoles, au moment où les familles avaient des capacités financières », explique Alassane Dieng, responsable de Kayer Energie.

Cette stratégie a non seulement permis à des gens d’accéder au réseau électrique solaire, mais aussi à diminuer les nombreux cas d’incendie avec les enfants qui étudiaient à l’aide de bougies ou de lampes tempêtes. « Nous avons dimensionné la consommation en fonction des niveaux car il y a une petite famille qui n’a besoin que de quatre ampoules plus un point de recharge de portables ou pour alimenter son poste radio. L’exploitation de type 2 prend en charge huit ampoules et un téléviseur en couleur parce que les enfants ont aussi besoin d’accéder aux informations. Nous sommes en phase d’équiper d’autres villages en congélateurs pour appuyer les femmes transformatrices de jus locaux en crèmes glacés », révèle Alassane Dieng.

SE LIBÉRER DU POTENTAT DES BANQUES

Pour résoudre les difficultés liées à l’accès aux financements pour démarrer les activités agricoles et maraichères, des agriculteurs de Mboro ont intégré la Mutuelle d’épargne et de crédit de l’UGPM. C’est le cas de Sérigne Cheikh Mbacké Ndiaye, producteur à Mboro. « J’investis environ 3 millions F Cfa pour produire des choux, des pommes de terre, des oignons, des tomates, du piment, des aubergines et des patates. Mais, malgré les difficultés, je parviens à faire un chiffre d’affaires de 9 à 10 millions F Cfa tous les quatre mois », révèle le jeune marabout enturbanné.

Vêtu d’un kaftan bleu clair, un turban blanc autour de la tête, il guide fièrement les visiteurs dans son champ de plus de quatre hectares. « Nos difficultés sont liées à l’accès aux moyens pour démarrer. Les banques ne sont plus fiables de nos jours. Quand tu leur dois de l’argent, elles n’essaient pas de comprendre si tu as des difficultés ou non. Tout ce qui les intéresse, c’est que tu rembourses. Quand elles viennent chez toi, tu es sous pression car tout le monde reconnait leurs véhicules. Je n’aime pas cette manière de faire, c’est pour cette raison que j’ai adhéré à la mutuelle de l’UGPM depuis 1994 », déclare-t-il.

Pour lui, l’homme est condamné à travailler, pour se prendre en charge. « Je suis convaincu que les livres ne peuvent pas me nourrir avec ma famille. C’est pourquoi, après l’achèvement de ma formation, je me suis résolu à travailler pour gagner ma vie. Auparavant, on travaillait avec des arrosoirs, mais aujourd’hui on utilise des motopompes. C’est une véritable révolution. Nous dépensons 6000 F Cfa de gasoil par jour, et nous travaillons neuf mois sur douze », soutient-il.

Les paysans de Mékhé et de Mboro ont surtout lancé un appel au président de la République Macky Sall pour associer les petits producteurs familiaux dans la mise en œuvre de son Plan Sénégal émergent (PSE). « Nous ne cultivons pas le riz. Nous cultivons le mil, le niébé et le manioc. Et lors de sa tournée économique effectuée à l’intérieur du pays, il n’a pas fait mention de ces types de culture. Or, on ne peut pas parler de Sénégal émergent sans intégrer ces céréales qui constituent la majorité de ce que mangent les agriculteurs. Car le riz est un intrus qui nous est venu d’ailleurs », a laissé entendre Falilou Diagne.

« Pour soutenir l’agriculture familiale, l’Etat doit également intégrer les producteurs de céréales locales comme il l’a fait pour les producteurs de riz de la vallée. Nous n’avons pas besoin de tracteurs. Tout ce que nous demandons, ce sont des charrettes, mais surtout des batteuses à mil et des unités de transformation de nos produits. Ce qui n’est pas du tout costaud du point de vue financier », renchérit-il.

Malgré ce chapelet de revendications, ces paysans de Mboro et de Mékhé ont tout de même réussi à produire suffisamment pour en manger, et approvisionner le marché intérieur et celui de la sous-région. Ils sont en train de réussir une véritable révolution agricole.

Source : http://www.sudonline.sn/les-populations-de-mboro-et-m%C3%89kh%C3%89-se-prennent-en-charge_a_24421.html