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Contribution : Acte III de la décentralisation, L’ombre de Cheikh Anta Diop

2 juin 2014

Six ans après ‘’Nations nègres et culture’’, Cheikh Anta Diop publie un ouvrage moins connu, mais pas moins important ‘’Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire’’ (réédité en 1974). Il y propose un schéma d’intégration de la production d’une grande pertinence, par un découpage de l’Afrique au sud du Sahara en huit régions pôles de développement (page 83) : des régions naturelles spécialisées chacune dans des activités particulières et complémentaires, selon leurs dotations en ressources, dans une stratégie d’industrialisation :

Bassin du Zaïre « pour l’industrie lourde » ; (2) région du Golfe du Bénin (Nigéria, Dahomey, Togo, Cameroun), « lieu naturel de l’industrie métallurgique, de l’industrie chimique du bois et des pneumatiques » ; (3) région Ghana-Côte d’Ivoire qui par ses forêts « a un destin essentiellement chimique » ; (4) zone Guinée-Sierra Leone-Liberia, « région par excellence de la métallurgie et de l’aluminothermie de par la présence de fer, de bauxite et d’énergie hydraulique avec le barrage de Konkouré en Guinée » ; (5) zone tropicale (Sénégal-Mali-Niger) « propice pour les industries du textile, du ciment, de la pêche » ; (6) Soudan Nilotique-Grands Lacs- Ethiopie, « site favorable pour la construction navale au port de Mombasa » ; (7) Bassin du Zambèze, « la Ruhr africaine » ; (8) Afrique du Sud « déjà industrialisée ».

L’Acte III de la décentralisation est présenté comme la suite du découpage territorial de 1960 (Acte I) et de la réforme territoriale de 1972 créant les communautés rurales (Acte II). D’après les informations dont on dispose pour le moment (voir l’exposé très didactique de Ousmane Badiane, Conseiller régional), le Sénégal va être découpé en six ou sept pôles-territoires de développement : (1) Casamance (Ziguinchor, Sédhiou et Kolda) pour l’économie rurale, industrielle et touristique, l’élevage, le tourisme balnéaire, l’écotourisme, la production et la transformation agricole ; (2) Diourbel-Louga pour ses ressources agro-pastorales ; (3) Fleuve (Saint-Louis et Matam) avec son potentiel hydrologique et hydro-électrique, pour la riziculture, le maraichage, l’industrie agro-alimentaire (SOCAS, CSS), l’écotourisme, la pêche artisanale, l’exploitation minière ; (4) Sine Saloum (Kaolack, Fatick, Kaffrine) pour ses potentialités agricoles (bassin arachidier), touristiques et halieutiques ; (5) Sénégal Oriental pour une agriculture diversifiée et le développement du tourisme paysager (Parc de Niokolo Koba), ses potentialités minières (or, uranium) ; (6) Dakar-Thiès, avec la plateforme technique et industrielle de Diamniadio, ses potentiels industriels (industries chimiques, industries artisanales du cuir, du textile), les entreprises de services, le maraîchage dans les Niayes, la pêche industrielle et artisanale, le tourisme d’affaires.

Ce dernier pôle pourrait être découplé pour donner lieu à deux entités, Dakar et Thiès. On se retrouverait ainsi avec sept pôles, ce qui n’est pas sans rappeler la configuration territoriale de l’immédiat après – indépendance. Il est salutaire qu’on soit revenu ainsi au découpage technico-économique en lieu et place du saucissonnage en 14 régions opéré par la suite pour des motivations uniquement politico-électoralistes.

 

Les promoteurs du projet Acte III de la décentralisation semblent, ce qui est tout à leur honneur, s’être inspiré du schéma de Cheikh Anta Diop ; lequel avait fortement marqué le Plan d’Action de Lagos de 1980, mort-né, avalé par les programmes d’ajustement structurel.

L’initiative est donc à saluer : pour une fois que l’idée de Cheikh Anta va être expérimentée, surtout avec plus de chances d’opérationnalité à l’échelle plus réduite que constitue le Sénégal.

Le développement d’un pays ne peut se faire que de façon harmonieuse par le développement de chacune de ses parties constitutives. Un bon exemple nous est donné par les Etats-Unis où l’on ignore la notion de province. Il existe peu de différences de développement entre les 50 régions (Etats) du pays : un habitant de Kansas City n’a pas à aller à Washington ou à New York pour se procurer ce dont il a besoin.

C’est de la France que le Sénégal a hérité l’idée de province et de cette extrême centralisation (jacobinisme) autour de Dakar polarisant l’essentiel des activités économiques et des infrastructures. D’où un développement régional inégal, avec ses conséquences dramatiques : abandon des campagnes avec l’exode rural, émigration massive vers l’Europe et d’autres pays africains, mendicité devenue professionnalisée, délinquance, fourniture inadéquate d’eau et d’électricité à Dakar qui étouffe sur tous les plans.

En France, dans les années 1960, les économistes déploraient ce que Balzac avait appelé le « parisiénisme », avec l’expression (quelque peu exagérée) : ‘’Paris et le désert français’’. Mais les autorités ont par la suite rectifié le tir par une politique réussie d’aménagement du territoire.

Ici au Sénégal, c’est lors de la campagne électorale de 2000 que le problème a été véritablement posé, et par un seul candidat, le paysagiste Cheikh Abdoulaye Dieye qui donnait l’exemple d’un corps humain dont seule la tête se développe, ce qui finit par engendrer un monstre. Mais de son discours, beaucoup n’avaient retenu que ‘’Allahou Wâhidounn’’ par lequel il le terminait.

En 1981 j’avais rédigé un document intitulé ‘’La planification régionale au Sénégal’’ dans lequel j’approuvais pleinement la politique de développement à la base annoncée avec la création des communautés rurales. Mais je déplorais le manque criard de financement des communautés rurales, ne comptant que sur les seules maigres recettes de la taxe rurale pour réaliser leurs projets. J’écrivais aussi que « la communauté rurale est certes une cellule administrative, mais elle est aussi, et surtout, une cellule de militantisme politique au service du parti au pouvoir » (page 90). Près de 25 ans après, je nourris la même crainte. C’est dans la même continuité de pensée que j’adhère pleinement à la nouvelle politique de décentralisation qui nous est proposée avec l’Acte III. Mais il faut lever ces deux obstacles (financement et politisation) pour en faire réellement un cadre de développement à la base. De toute façon il faudra d’une manière ou d’une autre doter de finances adéquates les anciennes communautés rurales érigées au statut de communes.

Il y a lieu de se réjouir que l’ombre de Cheikh Anta Diop plane sur ce projet conçu par des nationaux, et non de l’extérieur. Se réjouir aussi qu’il n’y soit question que de ‘’développement’’ et non de ‘’croissance’’. La croissance économique est un phénomène conjoncturel qui n’est approprié que pour des pays déjà développés, où elle est impulsée par des moteurs internes et crée des emplois. Elle n’a aucun sens dans un contexte de sous-développement : une croissance uniquement impulsée par des facteurs exogènes non maîtrisables (cours des matières premières exportées, pluviométrie, envois de mandats par les immigrés …), et dont le gros de la population ne perçoit aucune trace, in en terme d’amélioration de niveau de vie, ni en terme de création d’emplois. Ce sont les institutions de Bretton-Woods qui nous ont mis à la mode du raisonnement en terme de croissance, nous détournant ainsi des véritables problèmes, comme ceux qui se trouvent justement posés dans l’Acte III de la décentralisation.

Le développement est un phénomène structurel impliquant de fortes ruptures appelées à modifier le paysage économique et social. Ce qu’on est en droit d’attendre de cette nouvelle politique de décentralisation. Avec son plan d’intégration de la production, Cheikh Anta Diop insistait : « Contrairement aux allégations courantes, l’Afrique a une vocation industrielle ». Espérons que l’Acte III de la décentralisation soit le catalyseur de l’industrialisation du Sénégal dans chacune de ses parties constitutives dotée des infrastructures nécessaires (sanitaires, scolaires, culturelles, sécuritaires … etc.). De sorte qu’en quelque région que ce soit, on n’ait plus à venir à Dakar pour chercher un emploi, pour se soigner, pour étudier …

 

Un regret toutefois : ce mimétisme ambiant et mécanique qui consiste à vouloir reproduire ici tout ce qui se fait ou se dit en France. Le nouveau gouvernement français a baptisé sa nouvelle politique d’aménagement du territoire ‘’Acte III de la décentralisation’’. Et le Sénégal en fait autant. Le Conseil économique et social du général de Gaulle (1958) est transformé en Conseil économique, social et environnemental en 2008. Et le Sénégal suit. (Avec un CESE aussi inutile que coûteux pour caser des politiciens, ce qui est aux antipodes d’une politique de développement).

 

Décidément, l’ombre de Cheikh Anta Diop nous aura accompagné durant toute cette réflexion, lui qui, cette fois dans ‘’Nations nègres et culture’’ écrivait : « Il arrive très souvent que le Nègre intellectuel perde confiance en ses propres possibilités ».

 

Par MAKHTAR DIOUF

mkdiouf@refer.sn

source :http://www.sudonline.sn/acte-iii-de-la-decentralisation-l-ombre-de-cheikh-anta-diop_a_16116.html