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Défis et Contraintes des économies de la CEDEAO dans une Zone de Libre-Échange avec le Maroc

Le Maroc n’a cessé depuis son indépendance de réaffirmer son identité africaine en plaçant le continent au cœur de ses choix stratégiques. Il a toujours accordé une importance primordiale au développement de ses relations avec ses confrères africains à travers la consolidation de ses relations politiques et l’établissement de partenariats diversifiés et féconds.


A cet égard, la coopération économique et commerciale bilatérale a toujours constitué un levier d’action important de sa stratégie. Pour démontrer la volonté du Maroc à s’ouvrir et échanger avec le reste du monde on peut citer parmi ces accords :

  • les accords de zone de libre-échange arabe en 1981 ;
  • l’accord cadre sur le système des préférences commerciales (SPC) entre pays islamiques, adopté en avril 1991et signé par le Maroc en Septembre 1993 ;
  • l’accord entre le Maroc et le Royaume hachémite de Jordanie signé le 16 juin 1998 ;
  • l’accord entre le Royaume du Maroc et la République tunisienne conclu en mars 1999 ;
  • l’accord de libre-échange entre le Maroc et l’Égypte conclu en mai 1998 et entré en vigueur en avril 1999 ;
  • l’accord de libre-échange entre le Maroc et les États de l’Association européenne de libre-échange signé le 19 juin 1997 et entré en vigueur le 1er mars 2000 ;
  • l’accord entre le royaume du Maroc et les Émirats Arabes Unis signé le 25 juin 2001 et mis en application en juillet 2003 ;
  • l’accord de commerce d’Agadir, entre le Maroc, l’Égypte, la Tunisie et la Jordanie signé à Rabat en février 2004 et entré en vigueur en mars 2007 ;
  • l’accord de libre-échange entre le Maroc et la Turquie signé en avril 2004 et entré en vigueur en janvier 2006.

A l’égard de l’Afrique subsaharienne, le Maroc a développé dès les années 60, d’importants accords de coopération bilatéraux à travers un cadre réglementaire approprié. Les relations économiques entre le Maroc et les pays africains concernent plus de 500 accords de coopération. Ces relations sont caractérisées par une forte implication du secteur privé dans les différentes initiatives gouvernementales en direction du continent. Ces initiatives prennent la forme d’accords commerciaux, d’accords de promotion et de protection des investissements, d’accords de non double imposition ou de convention d’établissement. La toute dernière initiative est relative à la demande d’adhésion du Maroc à la CEDEAO.

La CEDEAO concerne 15 pays d’Afrique de l’Ouest dont le Sénégal et regroupe le tiers de la population totale de l’Afrique sub-saharienne avec un PIB consolidé estimé à 8,1%. Elle est actuellement 21ème dans le classement des économies mondiales (ECOWAS, 2016). Compte tenu de sa stabilité politique de longue date, le Sénégal occupe le 10ème rang des pays les plus performants en matière de gouvernance globale (IIAG, 2016). Son taux de croissance économique est aussi passé de 6,7% en 2016 à 6,8% en 2017 et devrait s’établir à 7% en 2018 (Perspectives économiques en Afrique, 2017). En outre, selon l’indice Mo Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG, 2016), le Sénégal est l’un des rares pays parmi les 54 en Afrique qui a amélioré sa position dans les quatre catégories de l’indice (…).

Sur un autre plan, le Sénégal, au même titre que la Cote Ivoire, le Nigeria, et le Ghana, ambitionne de devenir une plaque tournante du commerce au niveau de la CEDEAO. Il a cependant à faire face à de nombreuses contraintes telles que sa difficulté à promouvoir le développement de son secteur agricole, industriel et manufacturier. Le Sénégal (14 millions d’habitants) est en outre une petite économie dans la CEDEAO comparé au Nigeria (186 millions d’habitants) ; ce qui fait que le bénéfice d’une économie d’échelle est difficile en raison de la petite taille de son marché intérieur. En plus, le secteur industriel sénégalais est constitué à près de 93% de petites et moyennes entreprises (PME) alors que la taille des grandes entreprises ne représente que 7,5%, ce qui représente 90% du PIB total ; Par conséquent, dans le contexte actuel de la CEDEAO, où les investissements et la compétitivité sur les marchés d’exportation sont de plus en plus attrayants, l’économie sénégalaise devra sans doute s’adapter à l’éventuelle entrée du Maroc dans la CEDEAO.

Comparé au Maroc, le Sénégal a de nombreux défis à relever dans de nombreux domaines : l’habitat et le cadre de vie urbain, l’agriculture et l’agro-industrie à haute valeur ajoutée, les transports et les infrastructures stratégiques et commerciales, l’aquaculture et la pisciculture, les ressources énergétiques et les parcs industriels, l’éducation et la formation des jeunes, les zones touristiques intégrées… Les programmes d’investissement dans le secteur routier une fois réalisés devraient permettre de faire face à certains de ces défis. L’ouverture commerciale du Sénégal aux autres pays de la CEDEAO va certainement le rendre plus compétitif en matière de : développement des filières agricoles et agroalimentaires, développement du tourisme, transfert de technologies etc.

Par conséquent, le lien entre l’accord de libre-échange au sein de la CEDEAO et le désir du Maroc d’y adhérer requière une analyse beaucoup plus approfondie. Pour le cas du Sénégal, cela va concerner, par exemple, les filières ‘’fruits’’ et ‘’cuir et tannerie’’ qui constituent une bonne partie des échanges commerciaux entre les deux pays. Des questions restent posées :

Dans quelle mesure l’adhésion du Maroc à la CEDEAO permettra-t-elle de renforcer les liens avec ses pays membres, en particulier le Sénégal, dans un partenariat ‘’gagnant-gagnant’’ ?

Quels sont les externalités économiques et sociales inhérentes à l’adhésion du Maroc dans la zone de libre-échange de la CEDEAO ?

Les éventuelles distorsions d’une compétition imparfaite ou concurrentielle n’auront-elles pas, à terme, des impacts négatifs sur les activités de production et de services de pays comme le Sénégal ?

Les autres questions qu’il parait primordial d’aborder, dans la dynamique de collaboration sur le long-terme, sont relatives au réel intérêt du Maroc pour la CEDEAO. Est-il seulement intéressé par les avantages économiques et commerciaux de cet espace ? Est-il partant pour une monnaie unique ? Ces questions peuvent constituer un bon support de discussions.

D’autres aspects sont à aborder sur la question de l’adhésion du Maroc à la CEDEAO. Elles concernent : la perception et la position de l’Union africaine, les fondements et la justification de la réticence du Nigéria ainsi que d’une bonne partie de l’opinion publique dans les pays de la CEDEAO. Plusieurs aspects restent encore à approfondir : la participation de la société civile ainsi que le secteur privé à la concertation, les questions relatives à la coopération économique et diplomatique, la fiscalité pour ce qui est notamment du tarif extérieur commun, les barrières non-tarifaires au plan des zones franches d’exportation (ZFE) etc.

En conclusion, il me parait stratégique et très important pour le Maroc d’avoir une position d’écoute afin de mieux comprendre si les inquiétudes et réticences trouvent leurs sources et soubassements dans une appréciation purement activiste, politique, économique, culturelle, ethno-centrée ou même religieuse.

Auteur : Dr Seydina Ousmane Sene