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Dossier : MARCHÉ DU TRAVAIL : 200 millions de jeunes touchés par le chômage en Afrique

Le chômage des jeunes est un fléau mondial. En Afrique il touche près de 200 millions de jeunes. Pourtant, les activités agricoles renferment un énorme potentiel d’emplois.

10 mars 2015

Un plaidoyer a été fait pour soutenir les équipes de chercheurs de l’IPAR (Initiative prospective agricole et rurale), du CEDRES (Burkina-Faso) et de MISELI (Mali) qui ont fouillé dans le secteur agricole. Résultats : des projets de créations d’emplois-jeunes ont vu le jour.

Si Cheikh Oumar Bâ, Directeur Exécutif de l’IPAR (Initiative prospective agricole et rurale) s’est dit ‘’satisfait de la forte présence’’ d’experts, de chercheurs, de gens de la société civile, de représentants d’Op et d’entrepreneurs ruraux, à l’Atelier organisé mi-février à Dakar sur : ‘’Emploi des jeunes et migration en Afrique de l’Ouest’’ (EJMAO), des vérités ont été discutées sans fards à cette rencontre. L’Acte 1 de la cérémonie d’ouverture officielle fut jouée par le ministre de l’Agriculture et de l’Equipement rural (MAER). Le Dr Pape Abdoulaye Seck s’est félicité du travail de l’IPAR qui, dit-il, ‘’doit être appuyé’’, parce que les chercheurs qui y font ces études, sont des ‘’architectes’’ et des ‘’bâtisseurs’’, soulignant sa forte conviction qu’en Afrique ‘’on doit penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes’’. Le ministre de l’Agriculture a appelé, en effet, ‘’à créer les conditions d’un exode urbain massif anéantissant l’exode rural’’. Pour ce faire, il avance comme préalable : ‘’la constitution d’une agriculture forte qui puisse tirer profit de la mondialisation avec des activités génératrices de revenus pour fixer les jeunes et les femmes ; l’élaboration et la mise en œuvre d’une politique financière ; l’assainissement de la production et de la commercialisation’’. En somme, dit le ministre de l’Agriculture, il s’agit de renforcer la capacité du Sénégal à travers le PSE et le PRACAS* pour construire ‘’une agriculture compétitive, rentable et durable’’. Pape Abdoulaye Seck a souligné, à ce propos, l’importance particulière que son Département attache à la recherche, relevant qu’ ‘’il ne peut pas y avoir une agriculture forte, sans une recherche forte’’. Comme lui, auparavant, l’ambassadeur du Canada avait soutenu que ce travail de recherche de l’IPAR, en partenariat avec le CRDI, ‘’a été bien fait’’, parce que tenant compte des préoccupations des jeunes du Sénégal, du Mali et du Burkina Faso. Et le diplomate de suggérer au MAER d’appuyer cette Etude EJMAO, ainsi que les chercheurs qui l’ont réalisée. Au cours de cette cérémonie, les représentants de l’AFD et de l’UEMOA ont aussi pris la parole pour plaider l’appui de ce projet de l’IPAR, insistant sur la formation professionnelle des jeunes, ainsi que l’érection d’un Observatoire commun sous régional pour l’emploi des jeunes dans la zone UEMOA (Union économique et monétaire Ouest africaine)

L’Agriculture, un énorme potentiel de création d’emplois
Le second Acte de cette rencontre a été marqué par des débats non officiels. C’est ainsi que des voix ont fait entendre d’autres sons de cloches. Des voix qui ont permis de dessiller les yeux de bon nombre de participants sur l’ampleur du marché du travail en Afrique où, selon les organisateurs, sur près de 200 millions d’habitants, les 60% sont des de jeunes chômeurs de 15 à 24 ans. Des jeunes qui, selon certains participants, devisent à longueur de journée autour du thé, à l’ombre des perrons de la baraque familiale. Sur les résultats de recherche EJMAO au Mali et au Sénégal Ibrahima Hathie, directeur de recherche à l’Ipar (lire encadré) indique, qu’en 2011 au Sénégal, la population jeune (15-35 ans) a augmenté de 8% et a atteint 4,5 millions d’individus. ‘’En milieu urbain, indique M Hathie, le taux d’emploi est de 31% à Dakar et 27% dans les autres régions. En milieu rural, il se situe à près de 45%’’. Mais, si le secteur agricole possède un potentiel de création d’emplois, le manque d’informations des jeunes et des décideurs politiques sur le fonctionnement de ce marché du travail constitue un sé- rieux handicap. Le modérateur du jour de cet Acte II de la scène, le Dr Cheikh par O Bâ de l’Ipar, a joué de la démocratie participative en donnant la parole aux participants. Mais qui est jeune ? Du coup cette question était plusieurs fois revenue dans la bouche des intervenants qui ont aussi plaidé pour l’auto-entreprenariat rural, soulignant que dans ’’une étude de ce type, on ne peut pas tout prévoir et qu’il faut donner une suite et aller vers à l’auto entreprenariat’’, ont souligné certains intervenants. Autres interrogations. Comment faire pour fixer les jeunes ? ‘’Il faut prendre en compte la dimension politique de la question et juguler la carence d’informations sur le marché de l’emploi dans un environnement mondialisé’’, a suggéré l’expert Mbaye Sarr bien au fait des questions macroéconomiques du continent et des négociations sur les Ape (Accords de partenariat économique). Puis d’ajouter avec une belle formule : ‘’Toute croissance n’est pas initiatrice d’emplois’’

ANIDA : 60 000 emplois jeunes créées en 2014
Pour fixer les jeunes, rappelle le représentant l’ANIDA (Agence nationale d’insertion et de développement agricole), ‘’il faut changer les règles d’attribution des terres à ces jeunes qui n’en possèdent pas toujours’’, rappelle l’expert, affirmant que près de 60 000 emplois ont été créés par ANIDA en 2014. Sur quoi s’ajoutent ‘’les 76 fermes agricoles ouvertes la même année’’, avance M Fall de ANIDA qui plaide aussi pour la maîtrise de l’eau. Mme Gisèle Lopez d’Almeida, entrepreneure rurale à Interface, par ailleurs membre du Conseil d’Administration de l’IPAR, a beaucoup titillé la salle, lançant parfois des volées de bois vert à l’endroit de l’administration sénégalaise qui, dit-elle, ‘’n’encourage pas l’entreprenariat rural privé, pourtant présent dans toute la chaîne de valeur agricole’’. Un secteur privé dans lequel investissent paysans et dirigeants de PME/PMI locales qui ‘’se battent seuls parce qu’ils croient en eux-mêmes et comptent sur leur propre force’’ pour développer leur pays. Puis Mme d’Almeida de se demander : Est-ce que dans ces conditions l’agriculture peut attirer les jeunes et les encourager vers entreprenariat rural ? Elle souligne ainsi la nécessité de travailler ‘’sur des modè- les qui marchent.’’, rallumant du coup l’idée que ‘’le monde s’urbanise, suivi par la révolution de Ntic’’. D’où sa proposition de mettre des écoles, de l’eau et de l’é- lectricité dans les villages. Bref, le coup de gueule de cette capitaine d’industrie rurale qui ‘’raconte’’ son expérience difficile (taxes, impôts, etc.) a préféré alerter les futurs jeunes entrepreneurs. Auparavant elle s’était beaucoup offusquée de la suite des négociations sur les Ape (lire encadre) au sujet desquels, elle dira cru : ‘’les décideurs politiques africains ont manqué de vision…’’ Sur cette question très controversée des Ape, le représentant du Roppa (Ré- seau des organisations paysannes et des producteurs de l’Afrique de l’Ouest) Lionel Lokassou (Bénin) a dit aussi sa désolation face au désaccord des Etats membres de l’Uemoa et de la CEDEAO. ’’Où va-t-on avec la signature des Ape ? Est-ce que les jeunes africains vont avoir le courage de se lancer dans l’agriculture ?’’, s’interroge M Lokassou. Dans ces négociations qui ressemblent à un ‘’affrontement entre David et Goliath’’ le patron du ROPPA se demande : ‘’Est-ce qu’avec l’avènement des Ape, l’agriculture pourra nourrir son homme.

L’exemple de Pape Bakary Coly
Un bémol cependant. Lionel Lokassou évoque le Pnia qui est une bonne politique agricole. Selon lui dans ‘’ce programme initié par la CEDEAO, tout est prévu… Il faut aller vers la chaîne de valeur et suivre le procédé de la contractualisation entre producteur et privé. Réponse de M Sarr : ‘’Les Ape c’est une bataille perdue ! Il faut s’adapter’’ Pour inverser la tendance de l’exode rural et créer des emplois chez les jeunes, le Directeur de cabinet du ministre de la Jeunesse, de l’Emploi et de la Construction citoyenne, Demba Diop appelle quant à lui à donner une meilleure image de l’agriculture sénégalaise. ‘’Notre agriculture n’a rien d’attractif’’, affirme-t-il. Cependant, M Diop estime que l’expérience du Programme des domaines agricoles communautaires (PRODAC) n’est plus à dé- montrer car selon lui ‘’le Prodac a même inspiré certaines initiatives de la FAO, et a dans le Prodac, il y a des domaines non agricoles couverts par l’ANPEJ (Agence nationale pour l’emploi des jeunes). Il les titille l’assistance en disant que ‘’le travail ne se trouve pas sous l’arbre à palabre…’’ Cette réalité de l’arbre à palabre, Pape Bakary Coly (35 ans) du Collège des jeunes du CNCR (Conseil national de concertation et de coopération des ruraux du Sénégal) ne la vit pas. Loin s’en faut. Cet agro-aviculteur de Sangalkam (lire trois questions à..), mise sur la formation des jeunes en leur facilitant l’accès à la terre et au financement. ‘’Le meilleur investissement, dit-il, c’est d’investir sur nous-mêmes. Pour que les jeunes s’engagent dans l’agriculture ; mettez à l’aise ceux qui y sont déjà’’, allusion faite aux lancinantes interrogations évoquées par Mme d’Almeida pour son option du non formel dans ses activités. Bref, Coly parle de trois F qui sont : la Formation, le Foncier et le Financement.

3 Questions à Pape Bacary Coly Collège des jeunes du CNCR : ‘’Avec une production d’environ 24 000 poulets de chair par an, l’aviculture nourrit son homme’’

Jade/Syfia/ Comment êtes-vous venus à l’aviculture ?
Papa Bakary Coly ‘’L’aviculture a toujours été une passion pour moi depuis mon enfance. A l’école, je faisais de l’aviculture pendant les grandes vacances et c’est avec cette activité que j’ai appris à être très matinal. J’allais à l’école juste pour avoir certaines connaissances, une bonne instruction pour vivre dignement. L’aviculture c’est mon destin. Aujourd’hui, j’ai une production d’environ 24 000 poulets de chair/an et 7500 pondeuses en activité’’
Jade/Syfia/ Votre exploitation avicole nourrit-elle-son homme ou son jeune homme ?
P.B.C ‘’La réponse est sans nul doute oui. Il suffit de lui donner ‘’ta vie’’ et ‘’elle te rendra tout’’. Comme on dit pour la Terre, l’aviculture ne ment pas et elle fait plus que ‘’nourrir son homme’’. Mon exploitation avicole nourrit plus de huit (8) chefs de familles qui y travaillent et indirectement près d’une centaine de personnes. Je mène une vie comme tous les jeunes de mon âge. Je suis un jeune à part entière et non entièrement à part. Avec mes revenus, je gagne bien ma vie d’aviculteur et je n’envie pas mes congénères jeunes’’
Jade/Syfia/ Le Cncr vous appuie-t-il ? ou bien ce sont les programmes l’Etat qui vous soutiennent ? P.B.C ‘’Pour moi, ce que fait le CNCR, c’est plus qu’un appui. Le premier appui, c’est la prise de conscience. Avec le CNCR j’ai compris, en tant que jeune, que j’avais le métier le plus noble. Etre un paysanagro aviculteur. Cela veut dire, faire partie de ceux qui nourrissent le monde…avec de bonnes dizaines de cuisses de poulets locaux par semaine. Rire ! Autre chose que le CNCR m’a fait comprendre : C’est cette symbiose qui existe entre les jeunes producteurs et qui fait du Collège des jeunes du CNCR un Cadre de concertation pour la prise en compte des préoccupations des jeunes qui sont dans les activités agro sylvo pastorales et halieutiques et qui nous permet aussi de diversifier nos activités. La formation, le plaidoyer et le lobbying font partis des soutiens du CNCR. De la part de l’État j’espère que cela viendra un jour…’’

Entretien avec Dr Ibrahima Hathie, directeur de recherche à IPAR : ‘’Les jeunes ruraux souffrent beaucoup du chômage’’

(Jade/Syfia)-Des enquêtes ont été menées en 2014 auprès de 1500 ménages ruraux réparties dans deux zones : le Bassin arachidier, les Niayes et le Delta du Fleuve. Ces enquêtes ont été complétées par des entretiens individuels. Le chômage des jeunes est apparu comme un problème réel. Les couches rurales souffrent d’ailleurs plus de ce problème. Entretien !
Quelles sont les grandes étapes de votre enquête sur l’emploi des jeunes ?
L’IPAR a conduit des enquêtes auprès de 1500 ménages ruraux ré- parties dans deux zones : Dans le Bassin arachidier, une région dominée par l’agriculture pluviale et caractérisée par une pression démographique et foncière, ainsi qu’une dégradation prononcée des ressources naturelles. C’est aussi une zone de départ en termes de migration interne du fait de la faiblesse de la demande de travail. Il y a aussi les Niayes et le Delta du Fleuve Sénégal qui offrent d’importantes potentialités en termes de maitrise de l’eau et des possibilités de mener des activités agricoles toute l’année. Les enquêtes ménages ont été complétées par des entretiens individuels et des focus groups avec une diversité d’acteurs, y compris des jeunes des deux sexes. Afin de mieux saisir les caractéristiques de la migration interne des jeunes, les migrants en provenance de la zone du Bassin arachidier et installés à Dakar ont été ciblés. Sur la base des profils de métiers des migrants pré-identifiés lors des enquêtes ménages, 500 jeunes migrants furent interrogés en milieu urbain. Toutes ces données ont été traitées et analysées. Les résultats ont été restitués aussi bien au plan national que sous régional.
On dit qu’il y a environ 200 millions de jeunes sans emploi en Afrique de l’Ouest, qu’elle est la part du Sénégal dans cette fourchette ? ‘’
La population jeune âgée entre 15-24 ans en Afrique de l’Ouest est estimée à environ 200 millions. Si l’on considère que le taux de chômage dans la sous-région est de 12%, alors il y a 24 millions de chômeurs dans cette classe d’âge 15-24 ans. Au-delà des normes du BIT (Bureau international du travail), il faudra certainement faire un exercice similaire pour la tranche 15-34 ans, plus pertinente en Afrique Subsaharienne. Néanmoins, le chômage des jeunes est un problème réel, notamment en milieu urbain et en particulier parmi les diplômés. Mais le problème est beaucoup plus pernicieux car les taux de chômage (selon la définition du BIT) ne reflètent pas le désarroi des jeunes, le plus souvent victimes du sous-emploi. Les couches rurales souffrent d’ailleurs plus de ce problème. Les activités non agricoles, y compris le secteur informel urbain, restent le principal réceptacle de tous ces jeunes mais ne leur offrent pas de meilleures alternatives.
Au Sénégal, on voit qu’il y a de plus en plus de projets sur l’emploi des jeunes, est-ce la suite de vos recherches au niveau de l’Ipar ?
Les nombreux projets initiés par le Gouvernement constituent une réponse à la lancinante question de l’emploi des jeunes. En initiant le projet de recherche sur l’emploi des jeunes en milieu rural, l’ambition de l’IPAR est de contribuer à une meilleure connaissance de la structure et du fonctionnement des marchés de travail, afin d’éclairer les politiques publiques en matière d’emploi. En tant que Think Tank, notre rôle consiste à fournir des preuves à travers la recherche, et à contribuer à enclencher le dialogue politique nécessaire entre acteurs dans le processus d’é- élaboration, de mise en œuvre et d’évaluation des politiques. La complexité des problèmes d’emploi nécessite une approche holistique et une veille de tous les instants pour faciliter la capitalisation des expériences et la mise à l’échelle des ilots de succès

Agri Infos N°80 du mois de mars 2015

(Jade/Syfia)