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Dr Papa Abdoulaye Seck, Ministre de l’agriculture, ancien Directeur Général d’AFRICARICE

1er juin 2014

Entretien avec le Dr Papa Abdoulaye Seck Ministre de l’agriculture, ancien Directeur du Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice). Interrogé avant sa nommination par le mensuel Agropasteur, M. Seck se prononce sur les grandes problématiques de l’agriculture, de la recherche et de la sécurité alimentaire définissant ainsi les visions d’une bonne agriculture en bonne intelligence avec la communauté des chercheurs.

Agropasteur : Qu’est ce qui motive votre Plaidoyer pour le Développement Economique et Social de l’Afrique que vous développez dont la source est pour vous la Recherche Agricole et une réelle considération des Chercheurs Africains ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : Je dois d’abord préciser que l’Afrique est le seul continent importateur de produits agricoles ; cela signifie qu’aujourd’hui, nous dépendons de l’extérieur pour assurer notre approvisionnement en produits agricoles ;on ne peut pas parler d’indépendance politique si on n’a pas une indépendance alimentaire ; et à l’instar de ce qui est fait par des pays qui ont une agriculture performante il faut que l’Afrique accorde plus d’importance à sa recherche .

 

Agropasteur : Pourquoi l’Afrique doit-elle accorder plus d’importance à sa recherche ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : l’Afrique doit davantage accorder beaucoup d’importance à sa recherche parce que nous sommes dans un monde de compétition et chaque jour qui passe il ya la carte de la compétitivité mondiale qui est dessinée et redessinée en fonction du degré d’incorporation des innovations technologiques par les producteurs ; donc si l’Afrique veut progresser c’est-à-dire veut faire les choses autrement et mieux au niveau de son secteur agricole il ya pas de secrets il faut plus de technologies ; et il faut plus d’adoption des technologies ; et quand on parle de technologies ,cela ne peut se faire qu’à partir d’une recherche conquérante capable d’aller à l’assaut des grandes questions de développement et d’apporter les réponses qu’il faut ; si nous arrivons à développer notre agriculture, il est évident que notre taux de croissance va augmenter de façon significative et il est de même aussi en ce qui concerne notre balance commerciale .

Nous pouvons effectivement améliorer de façon substantielle le déficit voire supprimer le déficit ;c’est pourquoi je dis que la locomotive de notre développement doit être l’Agriculture ;mais pour que l’Agriculture soit notre moteur de développement il faut que nous ayons une Agriculture compétitive , diversifiée et durable ; et cela ne peut pas se faire sans la recherche ; c’est pourquoi je dis que compte tenu du fait que pour qu’il y ait Développement Economique et Social, il faut un Développement Rural et pour qu’il y ait un Développement Rural il faut nécessairement une Recherche performante ; c’est pourquoi je me suis permis de dire qu’en réalité la Recherche Agricole est au cœur du Développement Economique et Social ; d’où la nécessité de motiver davantage nos chercheurs , et la nécessité d’améliorer l’environnement de la production agricole pour que véritablement l’incorporation d’innovations technologiques puisse se faire dans les conditions qu’il faut pour qu’il y ait une autre Agriculture plus présente face effectivement à nos besoins qui deviennent de plus en plus exponentiels.

 

Agropasteur : Face à l’image donné à l’Afrique il ressort le plus souvent et de façon récurrente d’une part l’insécurité alimentaire, les calamités les catastrophes les sécheresses, la pauvreté, la faim et d’ autre part tout le potentiel existant en terme de terres, d’eau, de soleil, de bras ; est- ce un paradoxe ? Et quelle réponse peut apporter la recherche ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : La meilleure façon de faire des politiques agricoles qui ne servent absolument à rien c’est de faire ce que j’appelle des politiques agricoles étagées en pensant qu’en réglant des problèmes d’un étage on règle le problème de l’Agriculture ; il nous faut une démarche beaucoup plus systémique ;il nous faut une démarche chaîne de valeur ; il nous faut comprendre aussi que la recherche à elle seule ne peut pas avoir un impact ; et interroger l’histoire en nous disant que partout où effectivement il ya nécessairement des technologies il ya aussi des mécanismes de contrôle et de certification des semences, il ya un crédit adapté , des subventions ciblées, mais aussi des infrastructures de base etc. pour que nous puissions exploiter de façon optimale la rente de situation géographique que nous avons aujourd’hui en Afrique.

Aujourd’hui ce qu’il nous faut c’est de nous dire non seulement il faut en plus un environnement propice à l’adoption d’innovations technologiques en permettant véritablement aux producteurs d’être dans des environnements assainis ; c’est ça qui manque à l’Afrique ; et que si on parle de révolution verte c’est des technologies ; c’est aussi un état qui assainit l’environnement ;c’est aussi des infrastructures ;il faut mettre tout ceci ensemble à partir d’une démarche systémique et véritablement abandonner les approches productivistes qui consistent à penser qu’en faisant la production on règle les problèmes agricoles de l’Afrique ;ça va beaucoup plus loin que ça il faut résolument une approche Chaîne de Valeur.

 

Agropasteur : Pour revenir au Sénégal où vous avez travaillé dans les plus hautes sphères agricoles avant de rejoindre AFRICARICE, quelle perception avez-vous de l’Agriculture sénégalaise ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : Ce que je dis concerne aussi bien le Sénégal que tous les autres pays africains ;il y a des lois qui sont là qu’il faut respecter ;le Sénégal ne peut pas développer son Agriculture sans une recherche forte ;il nous faut aussi assainir davantage l’environnement de la production ;il nous faut des systèmes de vulgarisation beaucoup plus adaptés au contexte actuel au lieu d’être des logiques de vulgarisation partielles ;il faut avoir une vue globale et synthétique en matière de vulgarisation que l’on pourrait appeler la vulgarisation technico-économique et même commerciale ; je devrais dire que pour que nous ayons une vue d’ensemble de ce qui se passe à travers le monde et à chaque fois que nous identifions un problème qu’on essaye de voir comment atomiser ces problèmes en utilisant les technologies qui sont disponibles ;c’est ce que le Sénégal doit faire ; ainsi on a pas à réinventer la roue.

 

Agropasteur : Le Sénégal avait déclaré l’atteinte de l’autosuffisance alimentaire notamment en riz pour des proches horizons ; vous travaillez dans le domaine peut on être optimiste de l’atteinte de ces objectifs ; sinon quels conseils donnez vous ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : Mais absolument ; je dirai même plus que ça ; l’Afrique est l’avenir du monde pour la Riziculture ;nous avons tout ce qu’il nous faut pour inverser cette tendance qui consiste à dépendre de l’Asie ;parce que l’Asie va avoir de plus en plus des problèmes pour approvisionner le monde en riz ;des problèmes liés effectivement aux terres, à la disponibilité en eau etc. ;donc nous, nous avons un potentiel extrêmement important ;et il faut que nous comprenions que la différence entre le rendement réel et le rendement potentiel est plus dense en Afrique avec des gains de productivité extraordinaires ;il nous faut utiliser nos technologies puisque chaque technologie a un coût d’où réfléchir pour voir comment faire pour que les paysans puissent accéder à ces technologies .

Mais je crois qu’en mettant tout ceci en musique et compte tenu de la disponibilité que nous avons du point de vue des variétés disponibles, des paquets technologiques disponibles, il ya pas de raison que le Sénégal ne puisse pas s’auto suffire ;en tout cas la tendance mondiale aujourd’hui c’est que la plupart des pays à l’instar de ce que veut faire le Sénégal veulent tendre vers l’autosuffisance parce que le marché international devient de moins en moins sûr du point de vue approvisionnement ;ce marché ne porte que sur 7% des quantités qui sont produites par conséquent on peut dire sans risque de se tromper que les gens produisent du riz d’abord pour se nourrir avant de penser au marché international ;et la crise que nous avons en 2008 a montré que dans nos pays s’il faut choisir entre approvisionner le marché international et s’approvisionner, le choix est vite fait ;ils veulent d’abord s’approvisionner ; la crise de 2008 l’a véritablement démontré ;il nous faut compter vraiment sur nos propres forces, utiliser le génie créateur des sénégalais, créer les environnements dans les infrastructures qu’il faut pour que notre pays puisse de façon continue et durable assurer son approvisionnement correct en riz.

 

Agropasteur : Au sommet International de Rio +20 qui vient de se terminer les impacts des changements climatiques et les projets d’adaptation ont occupé largement le débat notamment de son impact face à l’agriculture ; quelle perception avez-vous au niveau de AFRICARICE ?

Dr Papa Abdoulaye Seck  : Evidemment ;quand tu fais aujourd’hui de la sélection variétale, cela veut dire que tu essayes de trouver des variétés qui sont adaptées à un environnement ;et quand tu cherches des variétés qui s’adaptent à un environnement il faut lire l’environnement dans sa configuration actuelle ;mais il faut aussi faire des projections pour voir comment cet environnement va évoluer ;donc dans les recherches que nous faisons les changements climatiques font partie intégrante des préoccupations qui sont prises en compte dans le cadre de ces recherches faute de quoi il y a risque d’avoir des produits en déphasage avec la réalité objective ;c’est des questions prises à bras le corps.

Les changements climatiques doivent être considérés comme une donnée en matière de recherche et essayer de voir dans quelle mesure on peut assurer leur prise en charge dans le cadre de nos stratégies de recherche.

 

Agropasteur : Quelle appréciation faites vous des cent jours du Président Macky Sall à la tête du Sénégal ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : Vous savez en ma qualité de fonctionnaire international j’ai obligation de réserve ; je peux parler du monde entier, de l’Afrique aussi ; je peux dire aux pays africains ce qui semble être correct à notre institution ; mais je ne peux pas faire un jugement de valeur ni sur l’an1 du Président ni sur ce qui s’est passé avant ; mais je suis tout à fait disposé d’ailleurs à discuter avec les autorités ;c’est le cas d’ailleurs parce qu’il faut parler là où il le faut et savoir se taire quand il le faut surtout quand on est fonctionnaire international

En tout cas j’ai bon espoir que mon pays avec tout le capital humain dont il dispose, avec toutes les ressources humaines disponibles je suis rassuré que très rapidement nous allons tendre résolument vers notre indépendance alimentaire et c’est possible.

 

Agropasteur : il paraît Monsieur le Directeur Général que vous avez été pressenti comme Ministre de l’Agriculture du Sénégal, pourquoi vous avez décliné l’offre ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : Moi ! Je n’ai jamais été au courant de ça.

 

Agropasteur : Et si cela s’avérait ?

Dr Papa Abdoulaye Seck : Mais je vous dirais que là où je suis, je suis très content du travail que je fais en tant que Directeur Général d’un Centre International de Recherche ; il y en a que (15) quinze et j’ai le privilège d’être un des (15) quinze Directeurs Généraux ; donc je crois qu’il me reste beaucoup de choses à faire ; mais je suis un grand patriote et capable de servir son pays en étant partout et là où je suis, je sers bien le Sénégal .

 

Agropasteur : Et votre dernier mot ?

Dr Papa Abdoulaye Seck :Vous me donnez l’occasion d’être en face de vous en tant que communicateur et il est important que vous puissiez amplifier notre voix en disant aux plus hautes autorités de notre continent que le développement de l’Afrique est impossible sans une recherche agricole forte ; il est important que les communicateurs disent aux uns et aux autres que pour que le continent Africain se développe , il faut qu’il honore la connaissance ; il est important que vous disiez donc aux plus hautes autorités ,que l’Afrique doit écouter l’Afrique ; il est encore important que vous disiez aux plus hautes autorités de l’Afrique que quelque soient les trajectoires d’évolution de notre réflexion si nous n’avons pas un Développement Rural, on ne pourra jamais avoir un Développement Economique et Social en Afrique ;et sans ces acteurs que sont les chercheurs il ne peut pas y avoir un Développement Rural ; c’est donc dire que quoi qu’on dise ,la responsabilité du Développement Economique et Social de l’Afrique passe aussi et surtout par ceux qui sont sensés injecter dans le secteur agricole de profondes et significatives mutations à savoir les architectes que sont encore les chercheurs ;nous vous demandons donc de dire à toutes ces autorités , que l’Afrique peut faire sa Révolution Verte si et seulement si nous renforçons davantage la recherche pour qu’il y ait plus de technologies. si et seulement si nous avons toutes les infrastructures qu’il faut pour avancer, voir l’état prendre conscience de son rôle de régulateur et d’impulsion de bonne politique pour que nous puissions aller de l’avant ; les communicateurs sont les témoins du présent et de l’avenir donc une telle occasion ne peut qu’être saisie quand vous êtes là parce qu’en réalité nous sommes aussi des hommes de presse parce que nous sommes des chercheurs ; donc créons cette complicité naturelle pour que vous amplifiez partout notre voix

 
Propos recueilli par Babacar Sene, Directeur de publication du Journal Agropasteur