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Entretien avec Dr. Ibrahima Hathie (directeur de recherche à l’IPAR) : « Promouvoir des politiques audacieuses pour une croissance soutenue et inclusive sur la durée »

Dr. Ibrahima Hathie, Economiste agricole est par ailleurs Directeur de recherche du Think Tank Initiative Prospective Agricole et Rurale (IPAR). Il revient ici avec le reporter de « La Gazette » sur le sens du dividende démographique, la situation de cette transition démographique au Sénégal ainsi que ses enjeux pour le plan Sénégal émergent.

25 janvier 2016


La Gazette :

Qu’est-ce que le dividende démographique ?

Le dividende démographique correspond à une forte croissance économique découlant d’une baisse concomitante des taux de natalité et de mortalité et d’un changement structurel de la pyramide des âges. Ainsi, la population en âge de travailler augmente de façon significative au détriment de la population jeune dépendante et des personnes âgées. Cette situation est considérée comme une fenêtre d’opportunité et peut être mise à profit par un pays pour enclencher une croissance économique rapide sur la base d’une politique fondée sur la promotion du capital humain avec des investissements appropriés et inclusifs sur la santé, l’éducation et l’emploi.

Comment vous analysez le dividende démographique au Sénégal ?

Le Sénégal peut être considéré comme un pays ayant amorcé sa transition démographique. Son taux de croissance démographique qui était autour de 3% dans les années 1980 se situe actuellement à 2,3% résultant d’une baisse de la fécondité et de la mortalité. L’urbanisation et les progrès réalisés dans l’éducation et la santé maternelle et infantile induisent des changements profonds qui affectent progressivement le statut de la femme, altèrent le contrôle social surtout en ville et augmentent les possibilités de mobilité sociale. Cependant avec le retard dans la transformation structurelle de l’économie, la productivité est encore insuffisante pour enclencher une amélioration notable du niveau de vie de la majorité de la population et la constitution d’une large classe moyenne.

Quels sont les différents éléments qui concourent à la transition démographique ?

Investir dans l’éducation, en particulier celle des filles, et réussir à les maintenir le plus longtemps à l’école, contribuent à l’autonomisation des femmes. L’hypothèse de base est que des femmes mieux éduquées et disposant d’une autonomie financière renforcent la situation nutritionnelle et sanitaire de la famille et accroissent leur contribution au développement économique et social. De même, des efforts dans l’amélioration de la santé maternelle et infantile (programme élargi de vaccination, planification familiale, et des mesures comme la gratuité des césariennes dans les structures sanitaires) participent à la transition démographique. Ainsi, scolarisation, santé maternelle et infantile, et urbanisation constituent des moteurs importants qui concourent à la transition démographique.

Comment le Sénégal pourrait saisir cette opportunité ?

Saisir cette fenêtre d’opportunité du dividende démographique suppose des politiques audacieuses qui permettent une croissance soutenue et inclusive sur la durée. La transformation structurelle de l’économie est un préalable. Sans elle, il sera difficile d’engranger une augmentation notable de la productivité et une hausse du niveau de vie des populations. Cette transformation est difficilement envisageable sans des efforts soutenus d’amélioration du capital humain. Seuls des jeunes femmes et hommes bien formés pourront répondre de façon satisfaisante à la demande de l’économie en main d’œuvre qualifiée.

Donnez quelques propositions ?

L’option actuelle d’une vision à long terme, à travers le Plan Sénégal Émergent me semble être un pas important dans la bonne direction, Le PSE vise une transformation structurelle de l’économie et a justement ciblé l’agriculture comme un pilier essentiel de cette transformation. Cette option est d’autant plus juste que nous ne pouvons pas ignorer que la majorité de la population active sénégalaise vit encore des activités agricoles avec des niveaux de productivité très bas. Accroître de façon significative cette productivité aurait un impact positif très important sur le niveau de vie de la majorité de la population.

Mais, au-delà de l’option stratégique du secteur agricole, il faudrait être très attentif par rapport aux mesures visant à insérer davantage l’agriculture familiale dans l’économie de marché. Elle a jusque là nourri la population et dispose des atouts pour une transformation qualitative. Les investissements directs étrangers doivent être promus seulement dans la perspective d’une complémentarité avec l’agriculture familiale, surtout dans le maillon aval des chaines de valeurs agricoles et agroalimentaires. Développer les principales chaines de valeurs de façon intelligente en ciblant les plus inclusives, en levant les obstacles tels que le financement, la régularité et la qualité, sont des perspectives tout à fait à notre portée.
En plus, le développement agricole et rural doit être envisagé de façon holistique en investissant davantage dans les infrastructures en milieu rural (écoles, santé, hydraulique, routes, électricité) et en créant ainsi un cadre adéquat pour l’épanouissement des jeunes ruraux.

Toutes ces initiatives doivent spécifiquement cibler les femmes et les jeunes dont les besoins sont très souvent sous-estimés par les structures sociales actuelles ainsi que les projets et programmes élaborés et mis en oeuvre par l’Etat et les partenaires au développement.

Comment le Plan Sénégal Émergent a-t-il tenu compte de l’évolution démographique au Sénégal ?

Les orientations stratégiques du PSE à travers les trois axes que sont la transformation structurelle de l’économie, le capital humain, la protection sociale et la durabilité et enfin le volet gouvernante de l’axe 3 constituent les principaux leviers qui sont souvent proposés pour tirer profit du dividende démographique. Donc du point de vue théorique, il nous semble que les options actuelles sont tout à fait justes et devraient permettre de capter la fenêtre d’opportunité du dividende démographique. Cependant, l’enjeu se situe au niveau de la mise en œuvre et des choix opérationnels qui sont faits. Comment sortir l’école sénégalaise de sa crise structurelle et avoir une éducation de qualité qui génère un capital humain adapté à la demande de structures économiques transformées ? Comment améliorer l’accès à des soins de santé de qualité pour la majorité de la population ? Comment fournir un emploi décent à une population jeune souvent sans qualification ? Comment transformer l’économie de façon structurelle afin qu’elle soit en mesure de générer suffisamment d’emplois ?
Autant de questions difficiles et dont les réponses détermineront la capacité du Sénégal à faire un saut qualitatif. Les projets isolés d’emplois des jeunes ont démontré leur inefficacité. Ils sont souvent très coûteux et ne peuvent pas constituer une réponse adéquate face à l’ampleur du défi.

Auteur :Amina DEME


La Gazette N°295, janvier 2016