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Ibrahima Coulibaly, président de la CNOP Mali

1er juin 2014

Ibrahima Coulibaly est le président de la CNOP (Coordination Nationale des Organisations Paysannes) du Mali. En marge de la rencontre organisée en juillet 2011 par l’Alliance Internationale Terre Citoyenne, où la question de l’accaparement des terres et des ressources naturelles était au cœur des débats, il a accepté de se confier à l’IPAR.

1. Quelle est la situation actuelle du foncier au Mali ?

En 2005, à notre demande et grâce à une forte mobilisation, a été élaborée une loi d’orientation agricole, à travers un processus très participatif associant le mouvement paysan. Dans cette loi d’orientation agricole, nous avons annoncé l’élaboration d’une politique foncière. Pour nous, c’était quasiment l’épine dorsale de la politique agricole, car le foncier est à la base de tout le travail des paysans.
Depuis le vote de cette loi en septembre 2006, nous nous sommes attelés à la mise en œuvre concrète de cette politique agricole et nous avons beaucoup travaillé sur la question du foncier car nous pensons que c’est par là qu’il faut commencer. Nous travaillons sur le processus d’élaboration de cette politique foncière avec l’ensemble des Ministères en charge de la question et du Secrétariat Permanent chargé de la mise en œuvre de la LOA. Un groupe permanent a été mis en place et a réalisé des voyages d’études pour voir les politiques mises en place dans certains pays de la sous-région comme le Niger, le Bénin, le Burkina Faso. Des consultants ont été recrutés pour faire des études et nous éclairer sur les meilleurs choix à faire. Une feuille de route a aussi été élaborée pour conduire à bien tout ce processus.

Il y a trois ans, quand la crise alimentaire a commencé, nous avons pensé que toutes les convictions et certitudes de ceux qui avaient œuvré pour ouvrir les économies africaines et en faire des économies extraverties d’importation des aliments, allaient changer. Que la crise alimentaire allait enfin permettre de changer en profondeur la politique et soutenir l’agriculture paysanne locale. Mais à notre grande surprise, bien qu’ils aient été très ébranlés par les émeutes de la faim, dans beaucoup de pays, les réponses ont été de donner de grandes superficies à des investisseurs pour augmenter les productions alimentaires et les exporter.
Pour nous, au Mali, la situation est un véritable drame parce que le Gouvernement s’est lancé dans une session massive des terres, dans la zone Office du Niger, qui constitue le poumon agricole du Mali. C’est la seule région où on peut faire du riz en double culture grâce à l’irrigation gravitaire. De gigantesques superficies qui vont de 1 000 à 100 000 hectares ont été cédées à des Etats comme la Lybie, à des sociétés prête-noms, à des investisseurs nationaux. Aujourd’hui, les engagements du gouvernement se chiffrent à plus de 700 000 hectares, dans la zone de l’Office du Niger uniquement.
Cela a créé des problèmes extrêmement graves. Les deux projets qui ont déjà démarré ont été vécus dans la douleur par les paysans maliens. Le premier projet est celui d’un malien du nom de Modibo Keita, qui a voulu s’approprier des terres d’une communauté paysanne dans une zone très habitée. Quand les populations ont résisté, cet homme a eu la possibilité de réquisitionner l’armée malienne pour les réprimer. C’était dramatique. On a battu des femmes enceintes jusqu’à les faire avorter, on a battu des vieillards de plus de 70 ans…

Le second projet est un projet initié sur la base d’un contrat entre l’Etat Malien et la Lybie sur 100 000 hectares. Les libyens ont donné ce contrat d’aménagement à une entreprise chinoise, qui a commencé à faire les travaux sans consulter personne et a commencé à détruire les périmètres maraîchers des femmes, à détruire les maisons des communautés paysannes, à détruire les plantations de banane et de mangue. Surtout, cette entreprise, pour faire un canal d’irrigation de 40 kilomètres, a profané deux cimetières alors qu’elle aurait pu les éviter. Ce sont des chocs importants pour les communautés paysannes et cela a été vécu avec une douleur extrêmement grave.
C’est pourquoi, à la demande de nos membres à la base, nous avons organisé une journée de mobilisation en novembre 2010. A la suite de cette mobilisation, qui a été une grande réussite, l’ensemble des communautés paysannes présentes sur la zone sont venues témoigner et ont redit leur détermination à rester sur leurs terres et à ne pas céder aux intimidations et à cette violence extrême de ceux qui veulent prendre leurs terres avec le soutien du gouvernement malien.

2. Face à ce double processus d’élaboration d’une politique foncière et d’accaparement de terres dans la zone Office du Niger, quelles est la stratégie que va mettre en œuvre la CNOP ?

Pour nous, c’est très clair : c’est la politique agricole qui est notre ligne de conduite, même si certains essaient aujourd’hui de la détourner et de l’interpréter autrement. Son esprit est très clair : c’est l’agriculture familiale qui est au cœur de cette politique qui a été faite par nous. On ne peut pas nous dire aujourd’hui de développer l’entreprise agricole, alors que la majorité des ruraux est constituée de familles paysannes.
L’entreprise existe dans le fantasme de certains hommes politiques et se traduit par des phénomènes complètement opaques d’acquisitions de terres. Pour nous, l’esprit de la loi d’orientation agricole est de permettre aux paysans d’accéder à des ressources, à des moyens pour pouvoir mieux produire, mieux transformer, mieux vendre sur les marchés locaux. C’est ça notre ligne de conduite et c’est sur ça que nous continuions à nous battre.
Nous nous mobilisons pour défendre l’agriculture familiale. Nous allons bientôt organiser une journée de l’agriculture paysanne au Mali pour attirer l’attention de l’ensemble de la population malienne sur ce qui est en train de se passer et pour que les gens comprennent que déstabiliser l’agriculture familiale paysanne, c’est déstabiliser le pays. Il n’y a pas d’autre secteur d’activités capable d’absorber les jeunes ruraux qui quittent leurs villages pour aller à Bamako. Imaginons si toutes les familles paysannes sont déstabilisées, c’est le pays qui risque de sauter, car il n’y aura plus rien pour arrêter les gens.

On dit haut et fort que c’est l’agriculture familiale qui est le premier fournisseur d’emplois au Mali. Ce n’est pas l’Etat malien, ce n’est pas le secteur privé. C’est l’agriculture familiale qui emploie 75% de la population du Mali et il faut être fou pour détruire cela de notre point de vue.
Nous nous défendrons par tous les moyens. Nous avons les moyens légaux avec nous, cette politique agricole est là, et elle est très explicite, même si certains essaient de la travestir. Pour nous, c’est cette ligne de conduite que nous adoptons. Nous organisons des conférences débats, des conférences de presse, des formations, des rencontres où nous défendons nos positions, des moments de mobilisation comme en 2010. Nous organiserons aussi une grande conférence internationale en novembre 2011 qui va permettre de mieux socialiser le combat pour la défense de cette agriculture familiale et surtout mettre fin à cet accaparement des terres.

3. Quel est l’objectif de cette conférence internationale sur les accaparements de terres ?

L’idée de cette conférence est née au Forum Social Mondial de Dakar quand, avec les ONG qui militent contre l’accaparement des terres, nous avons élaboré la déclaration de Dakar. Cela a constitué un moment fort pour mettre ensemble les différents acteurs qui se sentent concernés par ce problème d’accaparement des terres. Mais nous nous sommes rendu compte que la perception des victimes directes et des organisations syndicales comme la nôtre, et celles de certaines ONG sont quelque peu différentes. Certaines ONG pensent qu’il faut organiser des campagnes globales, nous ne sommes pas contre, mais nous pensons que la priorité est surtout de soutenir les mobilisations au niveau local et surtout aider les populations à se défendre d’un point de vue juridique. La plupart des phénomènes d’accaparement des terres sont totalement illégaux, même du point de vue des juridictions des pays où ces phénomènes ont cours. Avec simplement des actions en justice bien élaborées avec l’aide d’avocats, on peut aider les populations à récupérer leurs terres.
Cela a déjà commencé au Mali, avec une communauté paysanne, qui a réussi à reprendre ses terres, qui étaient convoitées par une entreprise chinoise. Nous pensons que c’est là que se situe l’urgence. Si on veut réellement soutenir les gens, il faut leur permettre de se renforcer et de se défendre.

Toutes les rencontres internationales sont utiles pour permettre aux acteurs qui sont victimes ou veulent aider les victimes, de se parler et se rencontrer pour élaborer une feuille de route commune pour que le combat soit le plus efficace possible et que les accaparements s’arrêtent le plus rapidement possible. Car si ce phénomène perdure, je pense que c’est la stabilité-même de beaucoup de pays qui va s’en trouver ébranlée. Il s’agit d’être efficace le plus rapidement possible et de voir aussi au niveau global les moyens juridiques et légaux, les conventions qu’on peut utiliser pour stopper tout ça. Le fait même que la plupart des pays aient signé la déclaration des droits de l’homme montre que ce qui est en train de se passer doit être arrêté. Il y a d’autres moyens qui sont utilisables. Des experts vont venir, des chercheurs vont venir. Tous ces gens vont se parler pendant plusieurs jours et cela doit nous permettre de sortir avec une feuille de route claire sur la manière de lutter contre les accaparements de terres en Afrique, en Asie, en Amérique latine et même pourquoi pas en Europe. Cette conférence doit nous aider à rendre nos luttes plus opérationnelles.
Plus d’informations sur le site de la [CNOP Mali-> http://www.cnop-mali.org/spip.php?article150 ]