Think thank sur les politiques publiques dans le secteur agricole et rural en Afrique de l’Ouest

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Renforcement de l’alliance chercheurs-décideurs en Afrique centrale et de l’Ouest – Leçons de la COVID-19

Ce blog est tiré des enseignements du webinaire co-organisé le 11 juin 2020 par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, l’Initiative prospective agricole et rurale (IPAR) et le Réseau des think tanks de l’Union économique et monétaire ouest africaine (RTT UEMOA).

La pandémie de la COVID-19, officiellement déclarée par l’Organisation mondiale de la santé le 11 mars 2020, constitue l’événement le plus marquant de ce début de siècle. Pour les pays d’Afrique centrale et de l’Ouest, l’état d’urgence sanitaire rapidement déclaré pour endiguer la propagation de la COVID-19 a donné lieu à une urgence économique et sociale, tant les effets immédiats et anticipés de la pandémie sur les économies nationales sont déstabilisants. Dans le contexte de cette crise sans précédent, l’enjeu de l’intégration de la science et de la recherche dans le processus d’élaboration et de mise-en-œuvre des politiques publiques de stabilisation et de relance économiques s’avère fondamental.

État de la collaboration
Pour plusieurs responsables de politiques publiques, en particulier ceux qui sont eux-mêmes experts-chercheurs, la nécessité d’utiliser des résultats de recherches scientifiques ne fait aucun doute. La collaboration entre chercheurs et décideurs est pourtant relativement fréquente dans le cadre d’exercices de planification pluriannuelle. Par contre la crise de la COVID-19 a permis de prendre conscience de la nécessité de peaufiner et de renforcer les mécanismes de collaboration existants pour mieux répondre à des situations d’urgence.

D’une part, l’expertise scientifique locale a rapidement été mobilisée et valorisée par les instances décisionnelles. L’essentiel des mesures sanitaires telles que le confinement et le port de masques, ont été prises ou légitimées sur la base d’avis d’experts-chercheurs. Sur le plan économique, des mécanismes de collaboration ont été créés ou réactivés. En Côte d’Ivoire, le gouvernement a par exemple fait appel à des chercheurs en mobilisant leurs expertises pour réaliser des simulations des impacts de diverses mesures sectorielles (restauration, transport, commerce, etc.) et agrégées (choc sur les revenus, la consommation et la pauvreté). Des conseils scientifiques ont également été mis en place à la demande des gouvernements camerounais et sénégalais pour aider à la définition de stratégies de riposte appropriées au contexte local, notamment lors de l’élaboration des programmes de relance économique.

Toutefois, le recours systématique aux évidences scientifiques pour éclairer la prise de décisions a mis en lumière plusieurs défis :

  • Le temps de la recherche s’accommode encore mal à l’urgence qui fonde la prise de décision en matière de politiques publiques. En effet, l’appui à l’élaboration de politiques conjoncturelles requiert de la communauté scientifique une réaction rapide, basée sur une veille stratégique. Celle-ci se heurte pourtant aux contraintes structurelles et organisationnelles des think tanks et autres centres de recherche, limitant ainsi la capacité de mobilisation immédiate de l’expertise locale.
  • L’absence d’une masse critique de connaissances sur les écosystèmes socioéconomiques locaux, y compris le nombre limité d’analyses ciblées et actualisées sur la situation et les besoins des groupes vulnérables, limite l’élaboration de politiques publiques efficaces.
  • La faiblesse de l’interconnexion des chercheurs dans leurs relations Sud-Sud avec les chercheurs du Nord limite le partage d’expériences, y compris le transfert de connaissances lorsque nécessaire. Or une dynamique de coopération scientifique mondiale, régionale et nationale, dont l’exigence a été rappelée par la pandémie, devrait contribuer à faciliter la coordination des politiques et des interventions publiques à tous ces niveaux.

Qu’en est-il du financement de la recherche ?
Le financement de la recherche constitue un élément déterminant lorsqu’il est question d’intégration sciences-politiques publiques. Dans le cas de la crise de la COVID-19, le sous-financement chronique de la recherche s’est révélé être un handicap majeur pour les chercheurs d’Afrique centrale et de l’Ouest. Ceux-ci n’ont pas de bases de données à jour et suffisamment détaillées pour générer des simulations plus fiables, en plus de s’en remettre presqu’exclusivement à des recherches faites ailleurs pour leurs synthèses des connaissances sur des enjeux de politiques publiques nationales. Si les fonds nationaux d’appui à la science, la technologie et l’innovation ont souvent permis d’alimenter la réflexion sur la crise, les ressources financières disponibilisées en urgence par les gouvernements de la région ne précisaient généralement pas la part allouée à la recherche.

Autres pistes de solution
Au-delà des chercheurs individuels, il est nécessaire d’avoir des structures qui soient constituées et formalisées, à l’instar des instituts de recherches et des think tanks, et qui soient capacités en outil de prévision, de surveillance et de veille, et même sur le plan documentaire. La veille stratégique permet aux chercheurs d’anticiper les interpellations politiques et de réduire le temps d’attente du décideur, sous réserve de disposer d’une masse critique de chercheurs, d’analystes et d’experts.
C’est pourquoi, il s’avère essentiel d’encourager :

  1. le travail de recherches et la production d’évidences scientifiques sur des enjeux locaux et des priorités nationales ;
  2. le renforcement des capacités locales en matière de connaissances et d’innovation pour aider à l’élaboration de politiques et d’actions publiques plus efficaces ;
  3. l’accès aux données disponibles et le partage d’informations entre les instituts de statistiques nationaux, les centres de recherches et les think tanks, et
  4. la mise en réseau des chercheurs.

De plus, sachant la gravité et la portée des impacts négatifs de la pandémie sur le développement, la contribution de la communauté scientifique aux évaluations d’impacts des politiques publiques et la construction d’un agenda de recherche plus interdisciplinaire et holistique sont cruciaux pour contribuer aux solutions à trouver pour l’après COVID-19.


Julie Crowley, directrice régionale du CRDI
Cheikh Oumar BA, directeur exécutif IPAR, président du réseau Think tank de l’UEMOA