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Situation actuelle de l’agriculture sénégalaise : les inquiétudes des ingénieurs et cadres agricoles

15 juin 2015

Le Sénégal dispose-t-il du personnel agricole qualifié devant permettre à l’agriculture, retenue comme l’un des leviers majeurs du Plan Sénégal Emergent (Pse), de jouer pleinement son rôle ? Cette interrogation s’impose compte tenue du manque de techniciens agricoles et d’ingénieurs agronomes mais également des failles notées dans les curricula de formation.

« Les membres de l’Asia sont actuellement très inquiets de la situation dans laquelle se trouve l’agriculture sénégalaise ». C’est le crie de cœur lancé par le président de l’Association sénégalaise des ingénieurs de l’agriculture (Asia). Le Dr Alioune Fall a tiré la sonnette d’alarme lors d’un panel sur le thème : « La formation agricole face aux enjeux de développement rural : quels types de formation pour quelle agriculture ». C’était le samedi 13 juin 2015 au Pôle de recherche sis au Laboratoire nationale d’élevage de Hann de l’Institut sénégalais pour la recherche agricole (Isra).

Le désarroi de l’Asia est justifié par le manque de techniciens agricoles et d’ingénieurs agronomes. A cela s’ajoute la maîtrise insuffisante des innovations technologiques par 90% des petits producteurs. Aussi, l’Asia met à nue le manque et la qualité de la formation dans les domaines agricoles. Une question qu’elle évoque en pensant souvent aux écoles, aux jeunes qui doivent être formés pour prendre le relai et développer les politiques à mettre en œuvre sur le moyen et long terme.

Avec le Plan Sénégal émergent (Pse), il est attendu une transformation de l’agriculture qui servira de fer de lance de celle de la structure de l’économie. Une vision qui a été traduite dans le cadre du Programme d’accélération de l’agriculture sénégalaise (Pracas) dont la mise en œuvre a démarré depuis 2014, a rappelé le directeur général adjoint de l’Isra, M. Seyni Ndaw. Dans ce contexte, des ressources humaines biens formées pour asseoir un développement durable de l’agriculture s’impose.

Une offre de formation agricole totalement inadéquate

Actuellement, il est question d’agro-business, d’insertion des jeunes, de la formation des professionnels agricoles. Portée sur les fonds baptismaux en 1967, l’Asia qui est une association regroupant les ingénieurs et les cadres dans le domaine agricole, la pêche, l’élevage et le monde rural, d’une manière générale, jette un pavé dans la marre des curricula de formation. Est-ce que les jeunes qui ont reçu la formation qui était de très bonne qualité en son temps, sont prêts à affronter le monde réel ? Cette association qui se positionne comme un creusé permettant de réfléchir sur les questions d’actualité pour apporter sa contribution dans le processus de développement, s’interroge.

Revisitant les politiques de formations agricoles et rurales de la période coloniale à nos jours, le Pr Abdou Khadr Fall de l’Ecole nationale supérieure d’agriculture (Ensa) de Bambey a jugé inquiétant la contradiction relevée dans les chiffres qui ont servi de base au Pse, concernant ses prévisions agricoles et ceux avancés par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd). A son avis, au Sénégal, l’offre de formation agricole est totalement inadéquate face à la demande. Il met également un doigt sur la fragmentation devenu problématique avec chaque ministère qui veut avoir sous sa tutelle un centre de formation. M. Fall trouve irrationnel le fait que sur l’ensemble du budget destiné à l’éducation et la formation, seul 2% revient à l’agriculture. A cela s’ajoute l’absence, dans le pays, de formation dans certaines spécialités.

L’agriculture sénégalaise n’est pas performante

Sur cette même lancée, son collègue le Pr Saliou Ndiaye relève le fait qu’au Sénégal, on forme plus pour l’emploi salarié et non l’auto-emploi. Il s’est réjoui de la féminisation progressive des effectifs des sortants de l’Ensa.

Les observateurs relèvent que malgré les efforts consentis dans le domaine de la formation agricole, l’agriculture sénégalaise n’est toujours pas performante. Devant cet état de fait, l’Asia tient à porter ce débat au devant de la scène car elle se rend compte que dans le monde rural, il y a des déficits en termes d’encadrement, de techniciens agricoles formés pour accompagner les producteurs dans une démarche agricole inclusive. Ce qui, à son avis, explique la non maîtrise des outils méthodologiques. Ce manquement se traduit par une appropriation lente des innovations technologiques par les producteurs.

L’association pense que malgré la pléiade de formations dispensées dans les universités et écoles spécialisées, le curriculum semble ne pas répondre véritablement aux enjeux. Du moment qu’il y a beaucoup de jeunes qui sont formés et qui peinent à trouver un emploi.

Elle s’inquiète du manque d’ouverture car, consciente que l’administration ne peut plus absorber de spécialistes agricoles comme ça se faisait dans le temps. « Depuis la responsabilisation des producteurs et le désengagement de l’Etat, de plus en plus, les jeunes qui sortent des écoles se débrouillent pour trouver un emploi. Si on ne trouve pas de solution ça peut être décourageant pour les générations à venir », averti le président de l’Asia, Alioune Fall.

Le curriculum de formation à adapter

Ce diagnostic de l’Asia met à nu les programmes de formation agricole dispensés dans le pays. Dans le cursus de formation, cette association pense qu’il faudrait que les autorités réfléchissent aux questions liées au foncier, la production, la campagne agricole... Dès le départ, souligne M. Fall, « il faudrait raisonner l’insertion du diplômé avant sa sortie ». Une manière d’inculquer ces idées au jeune entrepreneur agricole pour qu’il soit prêt à affronter le milieu rural.
Dans la nouvelle carte universitaire, il est prévu la création de pôles de formation agricole autour de la ville de Dakar, et des localités de Diamniadio, de Thiès, de Kaolack et de Ziguinchor. El Hadji Ibrahima Niass du Sine Saloum sera le pôle directeur de l’ensemble du système. Des centaines voire des milliers de cadres de l’agriculture seront formés avec pas moins de 15 Unités de formation et de recherche (Ufr) prévues.

Devant cette dynamique, les autorités sont invitées à penser à ce que les étudiants sortants puissent être transformés en agriculteurs. « Si tous les étudiants, à la sortie, ont un projet et que l’Etat attribue à chacun cinq hectares, ils pourront tout de suite, comme entrepreneur, commencer quelque chose ». Pour M. Fall, un projet encadré au niveau de l’école n’aura besoin que de financement du moment que l’Etat a déjà mis en place des mécanismes comme le Bnde, la Cncas, le Fonsis et Fongip. Cette logique est valable pour l’agriculture, l’élevage, l’aviculture, la pêche, la foresterie et les activités rurales en générales. 

Source : http://www.sudonline.sn/les-inquietudes-des-ingenieurs-et-cadres-agricoles_a_24927.html