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7ème séance des Ateliers Itinérants : “La fabrique de la politique migratoire au Niger”

À l’occasion de cet atelier, les échanges portaient sur “La fabrique de la politique migratoire au Niger : entre enjeux d’acteurs et blocages de la mobilité.”

Intervenant : Harouna Mounkaïla (Université de Niamey – URMIS)
Discutant : Mamadou Dimé (Université de Saint-Louis – GERM)

9 juillet 2017

ntroduction :
A l’échelle des systèmes migratoires sahéliens, le Niger se présente comme un pays d’émigration et de transit, plus marginalement d’immigration. Il s’inscrit dans la longue histoire des circulations au sein du continent africain. Pourtant, depuis quelques années, il est réduit à un simple couloir de transit entre l’Afrique subsaharienne d’un côté, l’Afrique du Nord et l’Europe de l’autre. Sous la pression internationale, la question migratoire est devenue une problématique de premier plan sur l’agenda politique nigérien.
Le Niger, dont la politique en matière de migration était plutôt marquée par une attitude de laisser-faire, est aujourd’hui pressé de contenir à la fois les flux migratoires de ses propres ressortissants, mais également ceux des ressortissants de pays voisins en transit sur son territoire, en dépit des accords de libre-circulation. Dans cette perspective, l’Etat du Niger renforce son rôle dans la gouvernance migratoire en instaurant une série de mesures restreignant la circulation, et contribuant à l’émergence de formes migratoires alternatives ou de blocage de la mobilité, en particulier dans le Nord du pays.
L’objet de la communication est d’analyser la construction de la politique migratoire entre jeux d’acteurs aux objectifs parfois contradictoires. Cela conduit à s’intéresser tant aux actions et discours portés par l’Etat, qu’à ceux portés par les bailleurs de fond, les agences de coopération, les ONG ou les acteurs de la société civile. L’objectif est de mettre en avant les logiques « d’injonctions contradictoires » autour de la question des migrations, celles-ci se traduisant par la multiplication des contraintes aux déplacements et la perturbation des systèmes migratoires construits de longue date entre les deux rives du Sahara.
Compte-rendu synthétique :
Un pays dans lequel se superposent toutes les formes de mobilités :

Une triple fonction migratoire : pays de départ, de transit et plus modestement d’immigration
Echanges migratoires majoritaires avec les autres pays d’Afrique de l’Ouest
Afrique de l’Ouest première destination des migrants nigériens et principale région d’origine des migrants internationaux résidant au Niger et transitant par ce pays

Primauté des destinations ouest-africaines : plus de 70% des 583 066 émigrants nigériens ont pour destination des pays d’Afrique de l’Ouest

Des migrations économiquement décisives pour les ménages

Migrations circulaires, élément structurel des économies paysannes
Elles permettent d’assumer au mieux les contraintes des systèmes de production, dans un contexte de forte croissance démographique où la question alimentaire reste au centre des préoccupations des familles
Mobilité de certains permet l’immobilité d’autres, le maintien de la population dans les villages

Des économies locales dépendantes de ces migrations de transit

Enracinement dans la réalité économique locale des localités de transit
Secteur fondamental de l’économie des villes d’Agadez et de Dirkou profitant à des acteurs publics et privés : transporteurs, propriétaires d’agence de courtage en voyage, chauffeurs, passeurs, coxers, logeurs de migrants, rabatteurs, opérateurs de transfert d’argent, municipalités, forces de défense et de sécurité, commerçants..
Pérennité de cette économie suspendue au maintien de ces circulations migratoires

Et l’émergence de formes migratoires contraintes

En 2012, retour au Niger de 114500 migrants en provenance de Libye

Rapatriements de milliers de migrants nigériens en situation irrégulière de l’Algérie

56 000 réfugiés maliens et 106 162 réfugiés nigérians

120 956 déplacés internes et 15 423 personnes retournées (Source : DREC, 3 mars 2017)

Comprendre la fabrique de la politique migratoire au Niger

Dynamiques migratoires récentes suscitent des défis et des enjeux
Changement de perceptions du politique
Reconfiguration des modalités de gestion des migrations marquée jusqu’aux années 1990 par une attitude laisser-faire.
Comment le Niger est-il passé d’une position d’indifférence à une position interventionniste dans la gouvernance migratoire ?
Quels sont jeux et les intérêts des acteurs dans la fabrique de la politique migratoire au Niger ? Quelles sont les convergences ?

D’une attitude d’indifférence à une position interventionniste

Emergence de nouveaux acteurs sur la scène migratoire : OIM, UE
Institutionnalisation de la question migratoire
Changement de perceptions du politique
Création en 2007 d’un comité chargé d’élaborer un document de politique nationale de migration
Création d’un cadre de concertation sur la migration en 2016
Elaboration d’une stratégie nationale de lutte contre la migration irrégulière : 1)gestion des frontières, 2)mesures de prévention, 3) mesures répressives et de protection , 4 retour et réinsertion des migrants, 5 mesures transversales
Réforme de la législation migratoire dans le sens d’une plus grande répression : Adoption d’une ordonnance en 2010 lutte contre la traite des personnes et en mai 2015 d’une loi sur le trafic illicite des migrants

Des discours marqués par la criminalisation des migrations et la victimisation des migrants

Mouvements migratoires à partir et à travers le Niger vers la Libye en particulier sont forcément en direction de l’Europe
Est « clandestin au Niger » toute personne ayant l’intention de se rendre en Libye ou en Algérie
Imbrication entre sécurité, migration et trafic (trafics illicites d’armes, de drogue)
Développement d’un discours victimaire sur la migration : vulnérabilité des migrants (victimes de trafiquants et racket sur les routes migratoires vers l’Afrique du Nord)

Primauté de l’approche sécuritaire : convergence

Renforcement du contrôle des frontières,
Lutte contre la migration irrégulière et les trafics associés
Actuellement, 113 véhicules ont été immobilisés, 67 personnes qualifiées de passeurs ont été poursuivis, 37 sont encore détenues et 20 véhicules ont été effectivement confisqués (Source : Agence Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes, Niger)
Deux finalités des politiques : Encourager les retours et dissuader les départs
Approche sécuritaire : couple migration sécurité

Une ressource pour le développement

Approché préventive : couple migration développement
Actions de création d’emplois et d’opportunités économiques à travers la formation et l’insertion professionnelle, l’appui aux filières agricoles, l’intégration économique et sociale des jeunes dans les régions concernées.
Point commun à des actions : développer les emplois locaux pour endiguer les départs en migration et atténuer les conséquences des politiques migratoires pour les communautés.

Conséquences de la logique répressive

Clandestinisation des filières d’hébergement et de transport au niveau de la région d’Agadez,
Accroissement des risques et du coût pour les migrants et du nombre de morts dans le désert
Criminalisation des migrations
Développement de la corruption des agents de l’Etat sur les routes de la migration
Accroissement du nombre de migrants retournant dans leur pays d’origine (refoulements, expulsions et interception de véhicules transportant les migrants)
Nombre de rapatriements « volontaires » pris en charge par l’OIM est passé de 1 721 en 2015 à 5 089 en 2016
Perturbent des filières migratoires traditionnelles établies entre les deux rives du Sahara
Contestation du modèle de gestion

Conclusion

Niger est devenu l’un des pays centraux dans le système de gestion des migrations déployé par l’UE vers des pays tiers
Renforcement du rôle de l’Etat dans la gouvernance des migrations
Primauté de l’approche sécuritaire associée à une approche préventive basée sur le développement des régions de départ ou situées sur les routes migratoires vers l’Afrique du Nord
Emergence de formes migratoires alternatives ou de blocage de la mobilité en particulier dans le Nord du pays
Non prise en compte des migrations internationales comme ressource participant aux systèmes de production et comme facteur de régulation sociale dans ces milieux
Gestion des migrations, une ressource pour de nombreux acteurs nationaux et internationaux
Le contrôle accru des frontières, la lutte contre la migration irrégulière et le paradigme du développement pour les supprimer, réduisent peut être le nombre de migrants qui traversent le Sahara, mais n’arrêtent ni les départs, ni les morts.

Questions de l’audience :

Mamadou Dimé

“Tout au long de votre exposé nous avons senti une posture critique. Vous avez un discours très critique par rapport à toutes ces approches, ces stratégies. Mais la façon dont votre présentation était structurée me donne l’impression que vous-même êtes tombé dans ce piège. Dans votre présentation, tout est focalisé sur les stratégies d’endiguement de la migration irrégulière, de gestion des frontières, des stratégies dissuasives des migrations, etc. Alors que si on veut élaborer une politique nationale des migrations, ce n’est pas l’élément fondamental.

Je m’attendais par exemple à recevoir des informations sur la contribution de la diaspora nigérienne dans le développement du pays. Comment est-ce que les diasporas contribuent à gérer les problèmes cruciaux auxquels le Niger a pu faire face au cours de ces dernières années. On sait que le Niger n’a pas encore de document de politique migratoire. Au Sénégal ça commence, et il y a déjà quelques éléments dans le document qui prennent en compte la contribution des migrants sénégalais. Ce sont des éléments sur lesquels il vous faudra revenir pour nous présenter l’action de la diaspora nigérienne, les recompositions migratoires de cette diaspora, à la lumière de toutes ces transformations auxquelles on assiste dans la sous-région ouest-africaine et dans l’espace CEDEAO.”

Réponse Harouna Mounkaïla

“Jusque là je parle de la fabrique de la politique, la construction de la politique telle qu’elle se fait actuellement avec les acteurs en présence. C’est pour ça qu’en conclusion j’ai dit qu’on passe à côté, parce que pour l’essentiel, le Niger a une fonction de pays d’émigration, donc logiquement, si nous avons des actions qui doivent être entreprises, c’est dans ce sens là. Si on fait la comparaison, le Niger ce n’est pas la même chose que le Sénégal ou la Mauritanie. On constate qu’au Niger, il y a une faible insertion dans ces approches de gestion des migrations internationales. Par exemple, tous les projets qui consistent à faire davantage contribuer la diaspora au développement, comme ça a été le cas au Sénégal, en Mauritanie, au Maroc ou au Mali… au Niger ce n’est pas le cas. Depuis qu’il y a eu le forum sur la diaspora en août 2012, il n’y a rien eu d’autre. Un projet comme TOKTEN : transferts des connaisances à travers les nationaux expatriés, il y a eu une seule étude qui a été réalisée. Les gens ont eu un premier financement de 60 millions de la part de la banque des Nations Unies pour le développement, ce n’est pas allé loin.

On a certes des initiatives individuelles de la part des migrants, souvent pour construire une mosquée, un puits… mais il n’y a pas de coordination. Et d’ailleurs, toutes les structures associatives de Nigériens qui existent à l’extérieur, ce sont plus des structures qui sont orientées vers la résolution des problèmes auxquels sont confrontés les migrants dans leur pays de destination. Il n’y a pas d’action portée sur le développement du pays de départ.

On a vu en Afrique, avec la décentralisation, un certain nombre de maires s’investir avec des ressortissants de leurs communes, et entreprendre des initiatives pour galvaniser cette diaspora, pour qu’elle puisse contribuer au développement des régions rurales, mais pour le moment, au Niger nous n’avons pas encore ça.

Il y a eut le Haut Conseil des Nigériens National, une association logée au ministère des Affaires Etrangères, mais c’est bureaucratique. Il n’y a pas d’action concrète. Globalement, le comité qui a été mis en place depuis 2012 pour élaborer une document de politique nationale de l’émigration, à partir de 2015 l’orientation a été changée pour élaborer une stratégie de lutte nationale contre la migration irrégulière. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ont abandonné leur objectif de départ qui consiste à élaborer une politique. Pour le moment, ils s’occupent des préoccupations des autres. C’est pour ça que quand on voit ce qu’il se passe en termes d’actions, en matière de gestion des migrations, ce sont des actions beaucoup plus portées vers le côté fonction transit du Niger. C’est pour ça que j’ai insisté sur ce point.”