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COVID 19 : défis et opportunités pour l’assurance agricole indicielle au Sénégal

9 juin 2020

Le financement de l’agriculture demeure un défi majeur pour la plupart des pays en développement. Au Sénégal, le taux d’inclusion financière en milieu rural est estimé à 13% (plus d’infos sur ce rapport de la Banque Mondiale et du Ministère de l’Économie). C’est ainsi que les agriculteurs font face à un rationnement important dans le marché du crédit agricole formel. Cette situation s’est aggravée avec l’arrivée de l’épidémie de la COVID 19 qui a conduit à plusieurs déséquilibres supplémentaires dans le secteur du financement agricole (voir l’article suivant par exemple). Cela remet l’assurance agricole au cœur de la problématique du financement de l’agriculture de par sa capacité à sécuriser les contrats de prêts et à renforcer la confiance entre les acteurs.

Défis de la sécurisation du financement agricole

  • Difficultés des institutions de crédit à recouvrer les prêts octroyés avant la COVID 19

Depuis la mi-Mars, les mesures restrictives prises par les autorités administratives ont impacté les conditions de vie de la population Sénégalaise et la frange vivant en milieu rural n’a pas été épargnée. Il s’agit principalement des mesures qui concernent la fermeture des Loumas, l’interdiction du transport interurbain pour les personnes et l’effet domino sur les autres activités génératrices de revenu continuent d’avoir des conséquences dans les activités et les conditions de vie des producteurs. Plusieurs contributions ont mis l’accent sur la capacité des agriculteurs à commercialiser leur produit dans la zone des Niayes et dans la vallée du fleuve Sénégal. Cette situation n’a pas été sans conséquences sur le marché du crédit en milieu rural avec plusieurs institutions de microfinance qui ont déclaré faire face à des difficultés de remboursement pour les prêts qui finançaient des activités touchées par la COVID 19 et qui étaient effectuées par des exploitations agricoles familiales (rapport sur l’impact du COVID 19 sur les SFD). Cette situation est si préoccupante que le Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux (CNCR) qui est l’une des plus importantes et influentes organisations dans le milieu rural, a proposé que l’État éponge tout ou partie des dettes dues par les paysans aux industriels et à La Banque Agricole (LBA) pour préserver le système de contractualisation prometteuse et sécuriser la prochaine campagne agricole (voir ici pour plus de détails)

  • Financement de la campagne agricole pluviale menacée

Le financement de l’agriculture pluviale n’a pas encore subi, pour l’instant, les contrecoups de la crise sanitaire parce que cette dernière est arrivée à la fin de campagne précédente, au moment où les principales activités de production et de commercialisation étaient terminées et la plupart des crédits de campagne octroyés déjà remboursés. Toutefois, à cette période de préparation de la campagne agricole hivernale prochaine, les institutions de crédit sont confrontées à un double problème : (1) Recouvrer les prêts qui étaient octroyés aux secteurs les plus touchés par la COVID 19 pour avoir assez de ressources pour financer la campagne qui se prépare et (2) trouver des ressources complémentaires capables de financer les expressions de besoins de leurs clients traditionnels dans un contexte de rareté des financements à l’échelle nationale tant du côté du secteur privé que du côté du secteur public.
Certaines données sur l’impact du COVID 19 sur les Sociétés Financières Décentralisées(SFD) ont montré que 97,4% d’entre elles identifient le petit commerce comme étant le secteur le plus touché et 72% estiment que l’impact est davantage ressenti sur les activités de recouvrement des prêts. En effet, ces activités de recouvrement ont été pour la plupart suspendues et réaménagées. Par ailleurs, la plupart des SFD ne sont pas spécialisées dans un seul secteur d’activité. Celles qui financent l’agriculture dédient également une grande partie de leur portefeuille au petit commerce par exemple qui est parmi les trois premières activités les plus importantes en milieu rural. Les difficultés de recouvrement qui ont concerné donc des secteurs comme le petit commerce et la transformation entre Mars et Mai risquent de créer de fortes tensions dans la disponibilité du financement pour les activités liées à la campagne agricole hivernale en fin Juin – début Juillet.

Assurance agricole indicielle plus que jamais utile pour deux raisons

  • Vers une meilleure prise en charge du financement de l’agriculture pluviale

Dans ce contexte, l’assurance agricole indicielle sécheresse qui s’est spécialisée dans la couverture du risque de déficit pluviométrique des cultures hivernales, a pour défi majeur de renforcer la confiance des acteurs en sécurisant les contrats de financement, qu’il s’agisse de contrats entre organisations de producteurs et institutions de financement, organisations de producteurs et industriels, ou encore plus particulièrement entre institutions de financement et petits producteurs. En proposant de sécuriser les investissements, l’assurance agricole indicielle contribuera à une meilleure prise en charge des besoins de financement de l’agriculture pluviale, ce qui ne sera pas sans conséquences sur la production finale et le revenu des exploitations agricoles familiales.

  • Éviter la conjugaison du risque sanitaire avec le risque climatique

Avec la crise sanitaire qui commence à se transformer en crise économique dans plusieurs secteurs, l’assurance agricole peut se constituer comme un dernier rempart pour lutter contre une possible aggravation du choc au cas où il y aurait une mauvaise pluviométrie. La combinaison de ces deux chocs (sanitaire et climatique) transformerait inéluctablement la crise actuelle en crise alimentaire et sociale sans précédent pour les exploitations agricoles familiales. Le risque lié au déficit pluviométrique devrait alors être transféré à l’assureur, en l’occurrence la Compagnie Nationale d’Assurance Agricole du Sénégal (CNAAS) qui est un partenariat public privé et actuellement le seul assureur agricole au Sénégal. Elle se chargerait ainsi de rembourser une partie plus ou moins importante des financements investis par la plupart des acteurs selon la gravité du sinistre. Par ailleurs, l’appui traditionnel du gouvernement au secteur de l’assurance agricole à travers notamment la subvention des primes à hauteur de 50% depuis la création de la CNAAS, contribue à justifier, dans le contexte actuel, la place de l’assurance dans les initiatives visant à renforcer la résilience du secteur agricole.

Opportunités d’innovations majeures pour la CNAAS

La crise sanitaire, de par les règles de distanciation physique qu’elle impose, ouvre des perspectives d’innovations indispensables pour plusieurs secteurs d’activités qui doivent s’adapter pour « vivre avec le virus ». Pour l’assurance agricole indicielle, différentes initiatives reposant principalement sur la digitalisation des interactions entre les partenaires et les clients peuvent être envisagées. Pour le cas spécifique de l’assurance agricole indicielle, certaines opportunités identifiées sont discutées ci-après :

  • Formation à distance des représentants des organistions de producteurs (OP)

L’assurance agricole indicielle est un produit complexe dont les principaux paramètres (seuil de déclenchement des sinistres et primes à payer) sont sujets à des modifications au fil des années. C’est la raison pour laquelle la CNAAS organise chaque année, pour chaque OP ou institution de crédit qui propose l’assurance à ses membres ou clients, des séances de formation sur le fonctionnement du produit. Les participants à ces formations sont souvent les dirigeants centraux des OP et les représentants des groupements ou associations villageoises qui sont chargés de faire la restitution pour la grande masse. Au niveau des SFD, ce sont les agents de crédit qui reçoivent les clients qui sont principalement ciblés par les formations. Il est dès-lors possible pour la CNAAS d’effectuer des formations en ligne en lieu et place des traditionnelles formations en présentiel. Les représentants des bureaux/guichets régionaux de la CNAAS pourront se charger avec les OP partenaires de mettre en place la logistique nécessaire pour que tous les participants puissent se connecter d’autant plus qu’il s’agit souvent de participants lettrés et assez familiarisés avec les TICs (membres des bureaux d’OP, agents de crédit dans les banques et institutions de microfinance, présidents de groupements économiques, présidents de groupement villageois etc.). Des modules d’apprentissage et d’éducation des producteurs utilisant les téléphones portables, à travers notamment des outils d’éducation ludiques, incluant des vidéos, des messages vocaux ou des SMS, ont prouvé leur efficacité en termes de sensibilisation et de formation au Kenya par exemple (voir encadré 7 de ce rapport pour plus de détails).

  • Informer les producteurs à travers la téléphonie mobile

Une autre opportunité d’innovation se trouve dans la recherche de solutions pour permettre une restitution des messages clés des formations sur l’assurance agricole indicielle sans passer par les traditionnelles rencontres entre les représentants locaux et les membres des groupements villageois. En effet, la contribution récente de Syll et Weingaertner (2019) sur la base d’une expérience auprès des clients de la CNAAS met en évidence la nécessité de réviser les mécanismes de communication en vigueur à cause de plusieurs limites relevées dans la transmission de l’information sur l’assurance agricole indicielle. Le contexte actuel justifie la mise en place d’une stratégie de communication qui qui prend en compte la téléphonie mobile. En effet, tous les agriculteurs et agricultrices assurés ont donné à leurs OP un numéro de téléphone sur lequel ils sont joignables. Les moins alphabétisés d’entre eux se font aider par des membres de leurs familles ou de leur communauté pour utiliser leurs téléphones (consulter le solde de leur crédit, lire des messages, rechercher des contacts à appeler etc.). Il devient dès lors possible d’offrir à ces productrices et producteurs des appels éducatifs automatisés ou leur envoyer des sms d’information à des dates ciblées pour leur donner des informations importantes pour leurs activités sous forme de : notification sur le fait qu’ils bénéficient d’une assurance agricole indicielle, information sur la culture assurée, la prime payée, le risque qui déclenche les indemnisations ou encore le montant maximum de ces indemnisations. Ceci est d’autant plus pertinent que de récents résultats de la recherche démontrent que la transparence en général et particulièrement des informations sur l’évolution de la pluviométrie, contribuent à améliorer la confiance des agriculteurs et leurs dispositions à payer pour l’assurance agricole. Le programme Impact Insurance du BIT a récemment développé des ressources relatives à la manière d’améliorer le caractère responsable des produits d’assurance et la compréhension des agriculteurs à travers des interventions axées sur l’éducation des clients.

  • Possibilité d’introduire de nouveaux services à valeur ajoutée

La digitalisation des interactions entre la CNAAS et ses clients offre également une possibilité de fournir aux producteurs assurés des informations supplémentaires à moindre coût sans les surcharger. Plus ces informations seront utiles aux producteurs, plus ils accorderont de la valeur à leur contrat d’assurance car cela permet de sentir que, même en l’absence de sinistre, il y a quelque chose qu’ils gagnent concrètement. En effet, le sentiment d’être assuré est abstrait et, en l’absence de sinistre, des agriculteurs qui sont moins familiarisés à l’assurance pourraient ne pas se rendre compte de son utilité. Des informations climatiques, combinées à des conseils agricoles, pourraient augmenter la confiance des agriculteurs et donner plus de valeur au produit. Le partenariat numérique que la CNAAS devra mettre en place avec les assurés devra inclure la facilitation des sessions d’éducation financière, la digitalisation des paiements et la diligence d’un code USSD accessible aux assurés.

  • Opportunité de démocratisation de l’assurance agricole indicielle

Enfin, la téléphonie mobile et la digitalisation de la communication en général permettent de rendre l’information sur l’assurance agricole encore plus accessible pour les agriculteurs qui ne sont pas affiliés à des OP et qui ne sollicitent pas de crédit agricole auprès des SFD. Pour le moment, la CNAAS propose l’assurance agricole indicielle principalement aux producteurs affiliés à des OP ou qui demandent un crédit agricole auprès des institutions de microcrédit. Toutefois, à ce jour, près de 200 000 producteurs ont accès à l’assurance agricole de la CNAAS. Ce qui représente un accès pour environ 25% des 752 352 exploitations agricoles familiales du pays, estimées par l’ANSD (RGPHAE, 2013). Pour les autres producteurs, les TIC et les moyens de paiement mobiles ou digitaux (notamment la mise en place d’un code USSD) en général permettraient de les inclure dans la masse des agriculteurs assurés.

Ceci est une piste importante de passage à l’échelle à explorer pour la CNAAS et les acteurs du développement en général. De plus, il s’agit d’une piste qui a l’avantage de pouvoir rapprocher les assurés (les producteurs) et l’assureur (la CNAAS) sans passer par un intermédiaire pour commercialiser le produit même si les OP auxquelles les assurés sont affiliés devraient garder un rôle important dans la négociation au nom des producteurs.

Auteurs :

  • Mame Mor Anta SYLL (IPAR/UGB)
  • Ahmadou Ly (IPAR)
  • Omar Cissé Sow (CNAAS)
  • Lena Weingartner (ODI)

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