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Effets économiques et sociaux de la pandémie du nouveau coronavirus et les perspectives de sortie de crise

Regardons l’avenir pour éviter un état d’urgence sociale. Les Chinois dans leur sagesse ancestrale ont deux mots pour désigner la crise : le danger et l’opportunité


INTRODUCTION
Les théories de la croissance endogène (Lucas, Romer et Barro) ont enrichi l’analyse des effets de l’investissement, réhabilité le rôle de l’État et renouvelé le débat sur l’origine de la croissance. Elles ont bouleversé la vision néoclassique qui porte les politiques des Institutions Financières Internationales en démontrant que la santé et l’éducation sont deux facteurs à très fortes externalités positives pour l’ensemble du système productif. Soigner et former les populations contribuent à élever la productivité globale de la main d’œuvre et contribue à la compétitivité des entreprises. Manifestement, le laisser-faire, le laissez-passer du libéralisme ainsi que la marchandisation des biens publics que sont la santé et l’école font vivre aux citoyens du monde les pires moments de leur existence.

Dans ces secteurs essentiels de la vie, le néo-libéralisme a toujours fait trop peu et trop tard avec un défaut coupable d’anticipation. Dans les chocs exogènes, le néolibéralisme s’intéresse plus à la réparation du système productif au détriment des hommes. Aujourd’hui, la mondialisation libérale vantée pour faire notre bonheur vire au cauchemar pour des milliards d’individus avec la conjugaison de crises économiques, financières et sanitaires. Dans toutes les crises antérieures ce sont les classes populaires qui ont payé la note et ont dû se serrer la ceinture. La crise sanitaire actuelle du coronavirus prend le même chemin que celle 2008-2009 avec l’annonce des plans nationaux aux montants faramineux. Qui va payer la note cette fois-ci ? Quelle gestion des ressources mobilisées ?

I/ LES RESSSOURCES FINANCIÈRES MOBILISEES POUR FAIRE FACE A LA CRISE.

Au niveau mondial les pays de l’OCDE, du G20 et des États-Unis ont mobilisé une cagnotte estimée déjà à plus de 100.000 milliards de dollars.

1) Au niveau du continent.

D’après les évaluations de la CEA, le COVID-19 peut entraîner une baisse des recettes d’exportation d’environ 200 milliards de dollars, une perte de la moitié de son PIB avec une baisse de sa croissance de 3,2% à environ moins de 2%. Les causes se situent dans la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales, la détérioration des revenus, la diminution des exportations et des importations de biens intermédiaires, tous ces éléments affectent directement les systèmes productifs. Les processus d’intégration seront ralentis ainsi que la mise en œuvre de certains projets comme la ZLECAF et les programmes intégrateurs de l’agenda 2063. Enfin, la baisse des prix des matières premières entraînera des pressions budgétaires pour la plupart des pays et particulièrement les puissances économiques africaines que sont le Nigéria, l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Angola, l’Égypte, etc.

2) Au niveau du Sénégal :

le contexte de la lutte, l’économie sénégalaise de l’espoir à l’angoisse. Au début de la crise sanitaire, l’économie sénégalaise allait mieux, alors même que la société sénégalaise se porte beaucoup moins bien. Certains indicateurs macroéconomiques sont robustes, d’autres s’améliorent et les déficits se réduisent.

Soulignons, brièvement, quelques variables du tableau de bord :

1°) la croissance économique est soutenue avec de vastes investissements surtout publics. Les taux pour 2019 et 2020 sont respectivement de 6,7% et 6,8%, le FMI est même plus optimiste ;

2°) l’inflation est maitrisée avec une augmentation légère des prix ;

3°)le déficit budgétaire s’est amélioré de 3,5% du PIB en 2018, en hausse par rapport aux 3% de 2017, financé principalement par des émissions d’euro-obligations, il restera l’éternelle assiette de l’impôt qui ne s’élargit faute d’un patriotisme fiscal défaillant ;

4°) l’endettement qui fait l’objet de beaucoup de polémiques plus politiciennes qu’économiques est soutenable avec un ratio Dette extérieure /PIB total de 62,9% en 2018, contre 64,2% en 2017. À l’évidence des questions d’opportunité et de rentabilité se posent pour certains emprunts comme le TER (un train cloué en gare depuis son inauguration), la Zone économique intégrée, etc. ;

5°) l’accumulation d’arriérés de paiement de la dette intérieure plombe certaines entreprises du secteur privé.

Le bilan des politiques sectorielles est moins reluisant :

(i) l’agriculture emploie 52,7% de la population active et ne contribue qu’à 16% du PIB ce qui montre la faiblesse de la productivité par acteur et par surface cultivée. Elle est très vulnérable et constitue la jambe faible de l’économie bien que l’on dispose de tous les atouts pour une excellente politique agricole : l’eau, les facteurs de modernisation et de bons paquets technologiques surtout pour la production arachidière et maraichère. Le pays demeure toujours dépendant de l’extérieur en produits alimentaires ;

(ii) le secteur industriel contribue à 22,6% du PIB et emploie 20,2% de la population active. Nonobstant les importantes opportunités et en dépit de nombreux politiques, programmes et projets, les entreprises sont toujours confrontées à de nombreuses contraintes d’ordre technique, financier et humain qui entravent leur compétitivité ;

(iii) le secteur des services contribue pour 53,8% au PIB et emploie 26,5% de la population active. Il bénéficie d’une excellente infrastructure de télécommunications qui a développé des investissements dans les télé services, Internet de haut débit et le mobile banking. Ce sous-secteur en expansion est dominé par de puissantes multinationales. Trois importants volets soulèvent des problèmes : d’abord, le sous-secteur commercial qui tombe progressivement sous contrôle des supermarchés français, ensuite, le commerce import-export qui contribue à creuser le déficit de la balance commerciale et enfin, le sous-secteur du tourisme qui ne décolle pas pour de multiples causes notamment l’absence de spécification des produits, la méconnaissance de la demande touristique et l’inefficience de la politique de promotion sur les grands marchés émetteurs.

3) Le Sénégal entre plan financier de riposte à hauteur de 1000 milliards de FCFA, état d’urgence et couvre-feu.
Incontestablement, les autorités sénégalaises ont bien pris la mesure de la crise et s’inscrivent dans la bonne direction. Le Chef de l’État dans un discours solennel et pathétique se déclare « soucieux des effets de la crise sur l’économie nationale.

Pour en atténuer l’impact. La création d’un Fonds de Riposte et de solidarité, doté de 1000 milliards de CFA alimenté par l’État et toutes les bonnes volontés est une excellente mesure pour servir, entre autres, à soutenir les entreprises, les ménages et la diaspora. Il restera à réaliser (i) une étude approfondie pour spécifier l’origine des ressources financières attendues,(ii)les clefs de répartition aux bénéficiaires et les modalités, (iii) au finish l’évaluation précise de l’incidence sur l’économie globale. Concernant la composition des ressources mobilisée, on peut entrevoir trois sources : la première serait la contribution des finances publiques. Cette contribution doit être rigoureusement évaluée en préservant les capacités d’investissement dans la perspective de relance de l’économie post-crise. La seconde source devrait provenir de la BCEAO.

Dans une déclaration l’Institut d’émission a pris 8 mesures pour limiter l’impact négatif COVID-19 sur les économies de l’Union. Elles se décomposent comme suit : d’abord les interventions chiffrées avec la hausse de 340 milliards sur les ressources mises à la disposition des banques, 1050 milliards pour élargir l’accès au refinancement, 25 milliards au Fonds de bonification de la BOAD, et ensuite trois mesures institutionnelles non chiffrées notamment la sensibilisation des banques pour l’utilisation des ressources du guichet spécial, la négociation en vue de la réduction des coûts des transferts, l’approvisionnement en billets des guichets automatiques des banques, le réaménagement du calendrier d’émissions des titres publics sur le marché régional. Ces mesures sont largement insuffisantes pour régler les quatre contraintes majeures du financement de l’économie :

  1. (i)les besoins de liquidités des PME/PMI affectées par la crise,
  2. (ii)la faiblesse ou même l’absence de revenus pour les ménages en situation de quasi confinement,
  3. (iii) l’abaissement des taux d’intérêt usurier (15%) qui ruinent la compétitivité des entreprises et
  4. (iv) le retour aux avances directes de la Banque Centrale aux Trésors publics.

Dans une situation d’urgence sociale les ménages, en quasi confinement, ont besoin de parachute monétaire pour leur survie. L’écosystème financier est le problème majeur en ce qu’il manque de différenciation en matière d’offre, de dynamisme et d’innovation (mêmes types de produits et de services). Il est fortement concentré et se focalise sur le court terme avec des taux d’intérêt usuriers préjudiciables au financement des entreprises, au développement économique et au bien-être social. Cela explique sa surliquidité actuelle malgré la présence de plus en plus affirmée de non-banques ce qui devrait rendre le marché contestable et les pousser à faire preuve d’audace et d’ingéniosité pour développer de nouveaux relais de croissance sur le segment de long terme. De plus, l’absence de corrélation entre les taux directeurs de la Banque centrale et les taux des banques commerciales va renforcer la fixation sur les opérations de court terme.

La rentrée prochaine du compte d’opération à la maison mère offre à la BCEAO de plus grandes opportunités. Désormais, elle dispose de ressources financières élargies pour mener des politiques semblables à celles de la BCE, de la FED ou de la Banque Centrale de Chine. La troisième source concernerait l’apport des Institutions Financières Internationales (FMI et Banque mondiale). Elles ont annoncé des contributions financières substantielles aux Etats et ont également demandé aux créanciers bilatéraux de geler les remboursements des dettes des pays pauvres, c’est une sorte d’un PPTE réduit. Les IFI doivent, en plus, lever ou relever le niveau de soutenabilité de l’endettement, d’ailleurs, ce niveau n’a aucun sens pour des pays qui réussissent des programmes de croissance forte, inclusive et durable (Côte d’Ivoire et Sénégal, Éthiopie, etc.). Leur imposer un plafond d’endettement risque de casser le rythme. La quatrième source est relative à la contribution des acteurs nationaux.

Pour que les ressources soient importantes, il faut impliquer tout le secteur privé sans leur concéder un désarmement fiscal qui serait inefficace et désastreux pour le futur. A ce niveau, l’État doit faire preuve de transparence et de rigueur dans la gestion des fonds reçus et établir la confiance des potentiels donateurs. Les mesures de confinement, d’état d’urgence et de couvre-feu qui sont prises partout dans le monde pour stopper l’épidémie vont ralentir les sociétés et son système productif. En définitive, la croissance économique en sera durement affectée ce qui va accroitre la précarité sociale : pauvreté, chômage, inégalités. Si les ressources mobilisées sont mal utilisées, nous rentrerons dans un cycle de récession dont on ne pourra sortir que par des politiques d’ajustement et de rigueur pouvant entrainer une grave situation d’état d’urgence sociale.

II/CETTE CRISE SANITAIRE APPELLE UN LARGE DÉBAT PUBLIC SURLES PERSPECTIVESDERÉPARATION DU SYSTÈME DE SANTÉ ET DE L’ÉCOLE.

L’opportunité qu’offre toute crise est d’ouvrir un débat large et prospectif sur ce qui est et ce qu’il faut faire. Les lois du capitalisme se soucient très peu du social avec la sublimation du marché comme forme suprême de la coordination économique alors même que celui-ci est myope à la fois pour les pauvres et les inorganisés que sont nos économies désarticulées et dépendantes. C’est pourquoi nos recherches actuelles se polarisent sur la problématique de « l’Économique à l’épreuve du Social ». La question essentielle pour l’Afrique est celle le financement du système social. Deux décennies de progrès ont été interrompues dans les années 80, sous l’effet des politiques d’ajustement qui ont diminué de façon drastique, les dépenses d’éducation et de santé. Ce n’est nullement un hasard si ces deux secteurs sont au cœur des luttes syndicales et des revendications citoyennes au nom de la justice sociale et de l’équité.

En matière de santé, nous manquons de politiques publiques cohérentes et efficientes qui fortifient les liens entre professionnels mais qui négligent gravement la prévention, l’anticipation. Le Sénégal a largement les moyens d’une politique exemplaire de santé : d’abord, il possède l’une des meilleures Facultés de Médecine et de Pharmacie de la francophonie, de bonnes institutions de formation des cadres intermédiaires, des centres de recherche bien adossés aux normes internationales avec des chercheurs pointus mais limités par la modestie des financements. Ensuite, le pays dispose d’une armée nationale pleine de compétences dans tous les domaines et bien équipée en capacité de réaliser toutes sortes de travaux d’infrastructure de base. Il suffit de la réengager dans les programmes de construction nationale comme l’avait souhaité le Président Mamadou Dia. Aujourd’hui, la plupart des circonscriptions médicales sont dirigées par des Officiers de l’École de santé militaire. Enfin nous disposons

EN CONCLUSION

Regardons l’avenir pour éviter un état d’urgence sociale. Les Chinois dans leur sagesse ancestrale ont deux mots pour désigner la crise : le danger et l’opportunité. Nous pouvons, comme eux, nous relever de toute situation tragique en réalisant les transformations structurelles et en mobilisant nos concitoyens, la jeunesse en tête, autour d’une vision stratégique clairvoyante portée par des politiques économiques et sociales efficientes. Il n’existe pas de fatalité à l’échec, réussir l’Émergence passera par une volonté politique consensuelle conduite par un leadership transformationnel, un professionnalisme qui utilise toutes les compétences et les savoirs et l’adoption d’un référentiel de valeurs patriotiques et de civisme.

Par Professeur Moustapha KASSE
Doyen Honoraire et membre de l’Académie