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dakaractu.com - Le retour des saisonniers : un vrai dilemme !

30 mai 2020

Dès la proclamation de l’Etat d’urgence au Sénégal, j’avais posté sur mon compte Facebook une note de compassion et d’alerte sur la précarité des migrants saisonniers, sonnés par la paralysie du secteur informel dans lequel ils s’activent essentiellement. J’en suis conscient et préoccupé surtout parce que je suis un rural (né à Mbinondar, dans l’arrondissement de Ngayokhème, et j’ai grandi à Dame, dans la commune de Diarrère, région de Fatick). Je suis aussi ruraliste (sociologue rural) et anthropologue intéressé par le développement rural, la gouvernance des ressources naturelles, et les vulnérabilités liées à la migration. Je passe l’essentiel de ma vie hors de Dakar, en mission de recherche, de facilitation ou de formation dans d’innombrables contrées et régions du pays, à l’exception jusque-là de celle de Matam.

Une idée sur l’ampleur de la migration interne au Sénégal

Selon le dernier recensement effectué en 2013, les migrants internes se chiffrent à 1 896 779 personnes, soit près de 15 % de la population totale du Sénégal. Selon la même source, toutes les régions sont concernées, soit elles sont de grands foyers de départ (exemples : Louga, Kaolack, Diourbel, Thiès), soit elles sont des foyers d’accueil (exemples : Dakar, Thiès, Diourbel, et surtout la ville de Touba) ou émettrices et réceptrices à la fois. Parmi ces migrants internes, 820 000 personnes, soit un peu plus de 43 %, sont concentrés à Dakar.

De qui parle t-on ?

Tous, (enlever la virgule après tous) ne sont pas des ruraux mais comme il est noté dans un document publié en 2018 par la FAO et le CIRAD, « ces mouvements circulaires sont le fait des jeunes immigrés en ville, durant la saison sèche, et qui reviennent souvent à la campagne pour participer aux travaux agricoles durant la saison pluvieuse ». Cette population est majoritairement composée d’actifs. D’ailleurs, les tranches d’âge les plus représentées dans ces flux migratoires sont celles entre 20-24 ans et 25-29 ans, selon le profil migratoire du Sénégal établi par l’ANSD et l’OIM en 2018.

En quoi c’est un dilemme ?

Rappelons que l’hivernage approche à grands pas, selon les prévisions publiées par Agrhymet ; la pluie est d’ailleurs déjà tombée à Kédougou. Supposons que la majorité des migrants saisonniers vient du monde rural et devra y retourner pour les besoins de l’hivernage, ce serait près d’un million de personnes qui seraient concernées par le retour en vue. Si l’on tient compte du fait que plus de 75 % de ces migrants sont concentrés dans l’axe Dakar, Thiès, Diourbel ; et que la région de Dakar à elle seule abrite plus de 2 000 cas confirmés à la date du 27 mai 2020, sur le total d’un peu plus des 3 000 cas, soit près de 71 %, même un miracle ne pourrait pas empêcher que des saisonniers, même asymptomatiques, retournent avec le coronavirus. Pourtant, jusque-là le monde rural était assez épargné, on dirait que le virus aime la ville ou du moins est citadin ! Tant mieux, parce qu’au moins, des infrastructures sanitaires acceptables existent en ville et à des distances raisonnables par rapport aux lieux de résidence des personnes infectées. En milieu rural, plusieurs mourraient avant de voir une ambulance ou à force d’ingurgiter des racines et écorces d’arbres. La tradition rurale veut qu’on essaie d’abord la médecine traditionnelle avant d’aller voir ailleurs si ça ne marche pas.

Le retour des saisonniers en milieu rural va sûrement déplacer le virus et il pourrait s’en suivre un fiasco sanitaire. L’option de les retenir là où ils sont, fut-il en zone rurale comme dans les périmètres rizicoles du Walo ou les juuras de Kédougou, serait-elle meilleure ? Je ne le crois pas. La faim tue plus atrocement que le coronavirus ; elle torture et tue sans distinction de tranche d’âge. La famine nous a déjà montrés sa capacité de destruction de l’espèce humaine en Afrique de l’Est, notamment en Ethiopie. Selon le Forum sur la politique de l’enfant africain, près de la moitié des décès d’enfants en Afrique est due à la faim.

D’ailleurs, dans la croyance populaire sénégalaise, l’Ethiopie est associée à la famine, et l’Ethiopien à une personne chétive ou affamée, pour ne pas dire « ku xiif ». Je crois qu’une crise sanitaire de type de la pandémie due au COVID-19 serait moins dévastatrice qu’une crise alimentaire, dans un contexte où ceux qui nous ont secourus dans de pareilles circonstances sont les plus affaiblis par la pandémie. Je veux citer l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis. Certains d’ailleurs ont souhaité – parce que ce ne sont pas des prévisions – le pire. L’option de les retenir en ville accroitrait aussi leur précarité déjà approfondie par la situation de quasi-confinement et la peur de contracter la maladie, qui a réduit les opportunités que leur offraient leurs activités informelles.
Dans une telle configuration, ne serait-il pas mieux de laisser les saisonniers retourner au bercail ou rejoindre les localités où ils exercent l’activité agricole ? Le gouvernement aurait d’ailleurs choisi cette option. La grande question, c’est comment s’y prendre tout en produisant moins de dégâts ?

Comment organiser la mobilité des saisonniers ?

D’abord, essayons de voir s’il serait possible de répliquer chez les saisonniers l’expérience du convoyage des enseignants par les bus de la société Dakar Dem Dikk ?
Un enseignant dispose d’une carte, l’élève aussi a sa carte d’identité scolaire ; il n’y a pas de carte professionnelle pour le paysan ou l’agriculteur sénégalais. En plus, le statut d’agriculteur est un statut dynamique, changeant au gré du choix et des opportunités des personnes qui s’y activent. Ceci est d’autant plus vrai que souvent, chez les jeunes, l’agriculture, celle dite pluviale notamment, n’est pas une aspiration mais une option par défaut. Par conséquent, il serait difficile de savoir qui est agriculteur et qui ne l’est pas ; qui y va pour l’hivernage ou pour autre chose. Option invalidée !

Dès lors, deux options restent à mon avis à évaluer : la mise en quarantaine des concernés, à leur arrivée dans les villages, et la levée de la mesure d’interdiction du transport interurbain. Dans la première option, il faudrait :

  • former tous les agents de santé des districts sanitaires du pays à la prise en charge de malades Covid-19 (si ce n’est pas déjà fait) et doter ces districts de davantage de personnels qualifiés, avant tout mouvement de retour ;
  • tester les personnes au départ et mettre en quarantaine les cas suspects jusqu’à confirmation ou infirmation de leur infection ;
  • mettre en quarantaine les personnes qui arrivent à bon port et les faire suivre par les districts sanitaires les plus proches.

Dans la dernière option, il faudrait lever tout simplement l’interdiction de transport interurbain et ne pas recourir aux autorisations spéciales de circuler à cause de la difficulté d’identifier les personnes concernées et, surtout, des discriminations dans l’accès à ce sésame, encouragées par la corruption et le clientélisme, comme on l’a vu dans le passé. Je suis conscient que ces solutions ne sont pas un coup de baguette magique ou une recette miracle mais le résultat de la réflexion d’une personne concernée au premier chef. Une réflexion cherchant à faire comprendre un problème et à contribuer à la résolution de l’énigme qui se pose actuellement au gouvernement. Je sais aussi que le gouvernement a des experts et des conseillers techniques à même de trouver des solutions idoines mais « xel du doy » !

Dr Papa Faye, Socio-anthropologue

Source : www.dakaractu.com